S3 : Le Microbiome Fongique et Mycorhizien
Si les bactéries sont le ventre du sol, les champignons en sont le réseau nerveux. Là où la bactérie agit localement, dans son film d'eau, le champignon s'étend : des filaments qui relient, qui transmettent — et dont on débat encore s'ils signalent — d'une racine à l'autre, d'un arbre à une plantule, parfois sur des distances qui défient l'échelle de la racine. Ce mycobiome est le tissu connectif du sol vivant, celui qui en fait autre chose qu'une foule : un réseau. Garde-fou posé : ce réseau n'est pas le système nerveux d'un organisme, mais celui d'un holobionte — une communauté qui s'organise comme un corps. Suivons ses fils.
Les guildes fongiques : trois façons de vivre
Les champignons se partagent en trois métiers. Les saprotrophes, les décomposeurs : ils broient la cellulose et la lignine, ce bois mort et ces feuilles que presque personne d'autre ne sait attaquer — ce sont eux qui ouvrent la matière organique au reste du microbiome. Les pathogènes, minoritaires mais redoutables : ils percent les racines et les tiges. Et les symbiotes, les mycorhiziens, qui s'associent aux plantes dans une alliance vieille de plus de 450 millions d'années (fiche #35). Chacun a sa niche, ses armes, ses enzymes ; et l'équilibre entre les trois — décomposeurs abondants, pathogènes contenus, symbiotes prospères — dessine la santé d'un sol.
Identifier le mycobiome : le code-barres ITS
Comment inventorier ces fils invisibles ? Par leur code-barres génétique. Chaque espèce de champignon porte une séquence signature, la région ITS, que l'on lit par métabarcoding : on extrait l'ADN d'une poignée de sol, on séquence, et le registre des espèces présentes se déploie. C'est un recensement sans avoir à cultiver — car la plupart des champignons du sol refusent de pousser en laboratoire. Grâce à l'ITS, on découvre une diversité fongique insoupçonnée, dont on mesure enfin la place dans la fertilité. Le sol que l'on croyait vide se révèle un herbier de filaments : le code-barres fait parler l'invisible.
Les CMA : les symbiotes universels
Les mycorhizes à arbuscules (CMA) sont l'alliance la plus répandue du monde vivant : plus de trois quarts des plantes terrestres la contractent (fiche #35). Le champignon s'insinue dans les cellules racinaires et y déploie des arbuscules, des structures d'échange fines comme une chevelure, où il cède phosphore et azote contre les sucres de la plante. Mais l'échange est plus intime encore : le champignon, incapable de fabriquer ses propres lipides, reçoit de la plante des acides gras essentiels — une dépendance qui scelle l'alliance (fiche #35). Signalons-le d'un mot : la nature exacte de ce marché — réciprocité stricte ou surplus métabolique — reste débattue, et la collection en porte les deux voix.
Bénéfices agronomiques et facteurs d'inhibition
Que rapporte l'alliance ? Le phosphore, d'abord — le filament fongique explore un volume de sol que la racine n'atteint pas et ramène le nutriment rare. Mais aussi l'eau, la résistance au stress, et la colle glomaline qui cimente les agrégats. En retour, tout ce qui blesse le champignon blesse la culture : le labour qui hache les filaments, les apports massifs de phosphore soluble qui rendent la symbiose inutile, certains fongicides qui la tuent par mégarde. La logique agronomique s'en trouve inversée : fertiliser moins pour que le champignon travaille, travailler le sol moins pour qu'il tisse. Là où la chimie a remplacé la symbiose, la symbiose a désappris à répondre présente.
Les ECM et le CMN
Dans les forêts tempérées, un autre pacte domine : les ectomycorhizes (ECM), où le champignon enveloppe la racine d'un manteau au lieu de pénétrer ses cellules. Ces champignons relient les arbres entre eux : leurs filaments, de proche en proche, forment un réseau mycorhizien commun (CMN) qui court sous la litière, d'un chêne à un hêtre, d'un vieil arbre à une jeune plantule. C'est par ce réseau que l'on a cru voir les arbres s'entraider — partager du carbone, des signaux d'alerte, de la mémoire. L'image est belle ; elle a fait couler beaucoup d'encre, et c'est ici qu'elle doit être examinée de près.
Le CMN : réseau et controverse du Wood Wide Web
Ce réseau a été popularisé sous le nom de « Wood Wide Web », une forêt qui s'entraide par ses racines connectées. Puis la rigueur est venue : en 2023, une méta-analyse a dénoncé un biais de citation — on citait les preuves d'entraide, on oubliait les études qui ne montraient rien (fiche #145). Le débat, depuis, s'est affiné : le réseau existe, les transferts de carbone et de signaux sont réels, mais leur ampleur, leur sens, leur bénéfice pour l'arbre restent discutés. Retenons la leçon avec honnêteté : la métaphore du réseau est puissante, et c'est précisément pourquoi elle doit rester une hypothèse à tester, non un dogme à célébrer. Le sol vivant n'a pas besoin de contes pour être fascinant.
La nécromasse fongique et la glomaline
À leur mort, les champignons laissent un héritage durable. Leurs parois, riches en chitine et en mélanine, résistent longtemps à la décomposition ; et surtout, ils lèguent la glomaline — ou plus exactement les protéines du sol liées à la glomaline —, une colle glycoprotéique qu'ils sécrètent de leur vivant et qui cimente les agrégats (fiches #90, #112). La glomaline est doublement précieuse : elle structure le sol et elle piège du carbone, formant une part notable de la matière organique stable. Les filaments fongiques sont ainsi, à la fois, le fil et la colle du sol — ils tissent le réseau et, en se décomposant, en cimentent l'architecture pour des années.
Le ratio F/B : indicateur clé
Bactéries ou champignons : qui domine ? Le rapport entre biomasse fongique et bactérienne — le ratio F/B — résume un état du sol. Les sols forestiers et les prairies permanentes penchent du côté fongique : des champignons abondants, un carbone stable, une matière organique qui se décompose lentement. Les sols labourés, fertilisés, penchent du côté bactérien : un renouvellement rapide, un carbone qui brûle vite. Le ratio n'est pas une note morale — chaque état a sa logique — mais c'est un indicateur de trajectoire : remonter vers le fongique, c'est remonter vers la stabilité. Suivre le F/B, c'est lire dans quel sens penche l'équilibre du sol.
Mycoparasites et biocontrôle fongique
Les champignons se mangent entre eux. Certains, les mycoparasites, attaquent leurs congénères : ils enroulent le pathogène, percent sa paroi, le digèrent de l'intérieur. Le plus célèbre, Trichoderma, est devenu un agent de biocontrôle courant : on l'introduit pour tenir en respect les champignons qui attaquent les cultures. C'est la même logique que la suppressivité bactérienne, mais en version fongique : armer le sol de prédateurs naturels plutôt que de le stériliser. Un mycobiome diversifié fait ce travail tout seul — les pathogènes y sont tenus en échec par la concurrence et la prédation, sans qu'il soit besoin d'ajouter quoi que ce soit.
Le mycobiome et la résistance aux pathogènes
Au-delà de la prédation, le mycobiome protège les plantes par sa simple présence. Les mycorhizes arment la racine : elles occupent la place, mobilisent les défenses de la plante, et la rendent moins appétissante aux pathogènes du sol. Un plant mycorhizé résiste mieux — on l'a montré pour des maladies racinaires majeures. La leçon rejoint celle des bactéries : la meilleure défense d'une culture n'est pas un produit qu'on applique, mais un réseau fongique vivant qu'on entretient. Le sol qui file ses champignons entre les racines est un sol qui se défend tout seul, par l'architecture même de son réseau.
Conclusion
Le mycobiome est le réseau du sol : des fils qui relient, des colles qui cimentent, des prédateurs qui équilibrent. Les mycorhizes nourrissent, la glomaline structure, le réseau connecte — sous réserve d'une controverse honnête. Un sol vivant est un sol branché.