Aller au contenu
Le Sol Vivant

Fiche #138 Réfs. académiques (48) Doc(s) : S3 · V2

Diversité fongique dual rôle producteur/régulateur : les champignons comme acteurs ambivalents des cycles biogéochimiques

Les champignons occupant les sols agricoles et forestiers défient toute tentative de classification fonctionnelle univoque. Ces organismes hétérotrophes, dotés d’un équipement enzymatique parmi les plus étendus du monde vivant, peuvent simultanément ou successivement minéraliser la matière organique, immobiliser les nutriments dans leur biomasse, stabiliser le carbone par des métabolites récalcitrants et altérer les minéraux par acidolyse et complexolyse. Cette ambivalence fondamentale — tour à tour productrice et consommatrice, architecte et destructrice — constitue le fil conducteur de la présente fiche. Comprendre les déterminismes de cette réversibilité fonctionnelleLa **réversibilité fonctionnelle** désigne la propriété qu'ont les communautés microbiennes du sol de pouvoir basculer entre deux états fonctionnels — par exemple **producteur** vs **dégradeur** d'un composé — sans changement de composition taxinomique détectable. Concept-pivot émergent en écologie microbienne des sols, elle défie l'intuition classique selon laquelle une fonction exercée reflète l'identité taxinomique de l'organisme : ici, une même communauté peut, selon les conditions environnementales (potentiel redox, disponibilité en accepteurs d'électrons, état de la matière organique), occuper alternativement des rôles métaboliquement opposés. Le déterminisme principal est gouverné par la **redox ladder** du sol : la position des couples redox disponibles, l'état d'aération, l'humidité reconfigurent en continu le paysage thermodynamique et, avec lui, la fonction métabolique effectivement exprimée. Les implications sont profondes pour l'agronomie : un même inoculum ou une même communauté indigène peut fonctionner comme puits ou comme source d'un élément donné selon le contexte redox — d'où l'importance de la **gestion de l'oxygénation**, du drainage et de la structure pour piloter la fonction, et non pas seulement pour sélectionner les organismes. Concept adjacent à la **plasticité** et à la **propriété systémique** mais distinct : il porte spécifiquement sur la **bidirectionnalité fonctionnelle** d'une communauté stable. → Vocabulaire exige de la replacer dans le cadre physico-chimique structurant qu’impose le potentiel d’oxydoréduction du sol.

Le paradoxe fonctionnel du règne fongique

Les champignons saprotrophesMicroorganismes, majoritairement fongiques, qui décomposent la matière organique morte et recyclent les nutriments via des enzyme extracellulaires hydrolytiques et oxydatives; ils constituent des agents primaires de la décomposition dans les écosystèmes et sont essentiels au cyclage du carbone et des nutriments (Auer et al., 2023; Dong et al., 2023; Francioli et al., 2020; Wang et al., 2025) → Vocabulaire assurent l’essentiel de la dégradation des polymères végétaux récalcitrants, cellulose et lignine en tête (Baldrian & López-Mondéjar, 2023). Leur activité respiratoire, couplée à l’excrétion d’acides organiques et d’enzymes hydrolytiques, libère le carbone et l’azote séquestrés dans les tissus végétaux, alimentant ainsi les cycles biogéochimiques. Pourtant, cette même machinerie métabolique produit également des composés secondaires — mélanines, polysaccharides extracellulaires, glycoprotéines hydrophobes comme l’hydrophobine — dont la persistance dans le sol excède plusieurs décennies et contribue à la stabilisation physique et chimique de la matière organique (Kleber et al., 2021). Le mycélium fongique représente ainsi une source majeure de nécromasse stabilisée dans les microagrégats, où l’association intime avec les surfaces minérales ralentit considérablement le renouvellement du carbone ((See et al., 2022)).

Ce paradoxe se double d’une ambivalence trophique. Les champignons mycorhiziens à arbuscules, symbiotes obligatoires des plantes, reçoivent des squelettes carbonés issus de la photosynthèse et, en retour, mobilisent le phosphore et l’azote minéral à destination de l’hôte végétal (Smith & Read, 2008). Un même réseau mycélien peut ainsi fonctionner comme puits de carbone à l’échelle de la plante et comme source de nutriments à l’échelle de la rhizosphère. La balance nette entre ces deux rôles dépend étroitement des conditions environnementales et, en premier lieu, de la disponibilité en oxygène, déterminant le potentiel redox auquel le mycélium est exposé.

Le potentiel redox comme chef d’orchestre métabolique

L’échelle de potentiel redoxMesure de l'intensité de l'activité des électrons dans le sol, indiquant sa capacité à oxyder ou réduire des substances chimiques (Cottes, 2019; Rousselot, 2012). Exprimé en millivolts (mV), il définit la séquence d'utilisation des accepteurs d'électrons par les microorganismes (oxygène, nitrates, manganèse, fer, sulfates) en conditions de saturation en eau (Cottes, 2019; Rousselot, 2012) → Vocabulaire — la « échelle redox » — ordonne les accepteurs d’électrons selon leur rendement énergétique décroissant. En conditions aérobies (Eh > 400 mV), la phosphorylation oxydative permet une minéralisation rapide et complète du substrat carboné, couplée à une production importante de biomasse fongique. Dès que la tension en oxygène chute sous le seuil critique, typiquement dans les microzones des agrégats ou après une saturation hydrique prolongée, les champignons saprotrophes doivent recourir à des voies fermentaires ou à la respiration anaérobie utilisant des accepteurs alternatifs tels que le nitrate (NO₃⁻) ou le fer ferrique (Fe³⁺). L’efficacité de conversion du substrat s’effondre alors, tandis que s’accumulent des métabolites partiellement oxydés — acides organiques, alcools, composés phénoliques — dont certains possèdent des propriétés inhibitrices ou stabilisatrices.

Le gradient redox pilote également la réversibilité fonctionnelle par un second mécanisme, moins intuitif mais tout aussi déterminant : la régulation de l’expression des gènes codant pour les enzymes ligninolytiques. Chez les basidiomycètes de la pourriture blanche, les peroxydases à manganèse (MnP) et les laccases, principales responsables du clivage oxydatif de la lignine, nécessitent la présence d’oxygène moléculaire pour fonctionner et, pour certaines, du peroxyde d’hydrogène (H₂O₂) généré par des oxydases accessoires (Hofrichter et al., 2010). Une chute du potentiel redox interrompt littéralement la dépolymérisation de la lignine, transformant le champignon dégradeur en un simple accumulateur de biomasse ou en producteur de métabolites secondaires récalcitrants. Cette transition métabolique, réversible dans une certaine mesure, fait du statut redox le premier déterminant environnemental de la fonction nette attribuable à la communauté fongique.

Trajectoires écologiques et continuum de comportements

La réponse d’une communauté fongique à une perturbation redoxParamètre physico-chimique (potentiel d'oxydo-réduction, Eh) mesurant la tendance d'un milieu à céder ou capter des électrons. En interaction avec le pH, le rédox contrôle la forme chimique des éléments minéraux (comme le fer) et constitue un indicateur clé de la santé du sol et de la disponibilité des nutriments (Duru & Thérond, 2024; Ferrate Oxidation of a DNAPL Contaminated Soil under Saturated Conditions : Consequences on Polycyclic Aromatic Compounds (PAH and Polar PAC), 2019) Il varie selon l'humidité, l'aération et l'activité microbienne (Experimental Monitoring of Trace Elements (Cr, Cu, Pb, As) Mobility at a Bimodal Porous Media Scale : Microbial Activity Impact and Location, 2019; Les Transferts de Matières à La Surface de La Terre : Apports de La Géochimie Isotopique à Différentes Échelles de Temps, 2017) → Vocabulaire ou à un apport de matière organique ne peut être comprise indépendamment de sa position sur la trajectoire écologique du sol. Un sol nu, récemment travaillé, présente une communauté pionnière dominée par des stratégies de type r, caractérisées par une croissance rapide sur substrats labiles et une faible tolérance au stress anoxique. L’incorporation de matière organique fraîche dans un tel sol déclenche une explosion respiratoire immédiate, associée à une dominance transitoire de zygomycètes opportunistes (Mucoromycotina), dont l’activité minéralisatrice est maximale (Frac et al., 2018). À l’opposé d’un gradient de maturation, les sols sous couvert permanent et à forte teneur en carbone organique stabilisé abritent des cortèges fongiques à stratégie K, riches en basidiomycètes saprotrophes et en champignons mycorhiziens. Ces communautés, mieux armées pour tolérer les fluctuations redox grâce à des réseaux mycéliens étendus et à une diversification métabolique, expriment une plasticité fonctionnelle supérieure : un même cortège peut osciller entre minéralisation nette et immobilisation selon la qualité du substrat entrant et le niveau de saturation en eau.

La notion de continuum endophyte ubiquitaire, évoquée pour les champignons entomopathogènes, s’applique avec une pertinence renouvelée aux saprotrophes du sol. De nombreux ascomycètes et basidiomycètes, dont le génome recèle des clusters de gènes biosynthétiques cryptiques (BGC), peuvent basculer d’un comportement saprotrophe à un comportement pathogène ou mutualiste selon le contexte écologique et la pression redox (Hiruma et al., 2023). Cette labilité adaptative, bien documentée chez certains Fusarium telluriques, étend le spectre de l’ambivalence fongique au-delà du seul dualisme producteur/dégradeur.

L’empreinte du sol : texture et mode d’application

Le profil textural du sol imprime une signature durable sur le régime redox et, partant, sur l’expression de l’ambivalence fongique. Les sols limoneux, particulièrement sensibles à la battance, illustrent ce couplage de manière emblématique. Sous l’impact de la pluie, la formation d’une croûte superficielle imperméable réduit instantanément la diffusion de l’oxygène dans l’horizon sous-jacent. Le potentiel redoxMesure de l'intensité de l'activité des électrons dans le sol, indiquant sa capacité à oxyder ou réduire des substances chimiques (Cottes, 2019; Rousselot, 2012). Exprimé en millivolts (mV), il définit la séquence d'utilisation des accepteurs d'électrons par les microorganismes (oxygène, nitrates, manganèse, fer, sulfates) en conditions de saturation en eau (Cottes, 2019; Rousselot, 2012) → Vocabulaire y chute de 400 mV à moins de 100 mV en quelques heures, imposant un basculement métabolique brutal à la microflore confinée dans cette zone d’asphyxie temporaire. Ces alternances rapides entre phases aérobies et hypoxiques sélectionnent des espèces fongiques adaptées, capables d’une commutation métabolique accélérée — une propriété qui n’appartient ni aux stricts aérobies des sols parfaitement drainés, ni aux anaérobies obligatoires des horizons constamment engorgés.

Le mode d’application des matières organiques exogènes interfère directement avec cette dynamique. Un mulch de surface maintient une interface aérobie (Eh ≈ 300-500 mV) favorable à l’activité des basidiomycètes ligninolytiques, qui dégradent le matériel végétal en produisant une matière organique acide, riche en composés phénoliques stabilisés. En revanche, l’enfouissement du même matériel dans un horizon compacté crée une poche anoxique locale où la fermentation acide et l’accumulation d’acides gras volatils inhibent la croissance mycélienne, déplaçant l’équilibre fonctionnel vers la conservation du carbone — non par stabilisation oxydative, mais par ralentissement hydrolytique. La profondeur d’incorporation détermine ainsi, parfois plus que la composition chimique du substrat, le signe net de l’intervention fongique sur le cycle du carbone.

Vers une régulation émergente de l’holobionte

Intégrer l’ambivalence fongique dans un schéma fonctionnel cohérent exige d’élargir l’échelle d’analyse. La direction nette (production versus consommation de matière organique) n’est que rarement déterminée par une population fongique isolée ou par un mécanisme unique. Elle émerge plutôt de l’interaction entre la composition de la communauté, la structure physique du sol — notamment le degré de connectivité du réseau poral et la distribution des tailles d’agrégats — et les flux hydriques et gazeux qui parcourent ce volume. Dans un sol structuré, les mycéliums explorent simultanément des microzones de potentiel redoxMesure de l'intensité de l'activité des électrons dans le sol, indiquant sa capacité à oxyder ou réduire des substances chimiques (Cottes, 2019; Rousselot, 2012). Exprimé en millivolts (mV), il définit la séquence d'utilisation des accepteurs d'électrons par les microorganismes (oxygène, nitrates, manganèse, fer, sulfates) en conditions de saturation en eau (Cottes, 2019; Rousselot, 2012) → Vocabulaire contrasté, de sorte qu’une même colonie peut, à un instant donné, oxyder la lignine dans un pore aéré et fermenter des sucres dans un agrégat saturé. Cette hétérogénéité spatiale et temporelle du redox, amplifiée par la présence de biofilms microbiens et d’exsudats racinaires, fait du sol un métabolisme distribué où les champignons fonctionnent comme des commutateurs réversibles plutôt que comme des opérateurs unidirectionnels. L’ambivalence fongique n’est donc pas une curiosité biochimique, mais la manifestation d’une propriété émergente de l’holobionte sol, dont la compréhension conditionne le pilotage raisonné de la fertilité à long terme et du stockage du carbone organique.

Résumé

99.1 L’ambivalence fongique au cœur des cycles biogéochimiques

Les champignons du sol occupent une position fonctionnelle singulière, capables tour à tour de minéraliser la matière organique en libérant des nutriments (respiration hétérotrophe) et de contribuer à la stabilisation de la MO, voire à la séquestration du carbone sous forme de nécromasse récalcitrante. Cette ambivalence n’est pas une simple juxtaposition de traits, mais une propriété dynamique de l’holobionteUnité biologique fonctionnelle composée d'un hôte eucaryote (la plante) et de l'ensemble de ses microorganismes associés (microbiome). Cette entité est considérée comme un système intégré où les interactions métaboliques et immunitaires déterminent la fitness et la capacité d'adaptation de l'organisme global (Berlanga-Clavero et al., 2020; Russ et al., 2023; Vishwakarma et al., 2020) → Vocabulaire sol, modulée en continu par les conditions physico-chimiques et la structure des communautés. Selon la disponibilité en oxygène et la nature des substrats, les mêmes guildes fongiques peuvent basculer d’un métabolisme de pourriture brune ou blanche libérateur de CO₂ vers un mode producteur de métabolites secondaires stabilisants (Swift, Heal & Anderson, 1979).

99.2 Le gradient redox, commutateur de la balance producteur/dégradeur

Le potentiel redox (Eh) et les microzones d’oxygénation définissent la séquence des accepteurs d’électrons (Ponnamperuma, 1972). En surface, sous un mulch aéré (Eh 300-500 mV), l’activité oxydative des peroxydases fongiques domine, favorisant une dégradation lente et une néoformation d’acides humiques (Chenu et al., 2001). Dès que l’O₂ se raréfie — en fond de profil ou dans un agrégat compacté —, le Eh chute (< 200 mV), la respiration fongique facultative bascule vers des voies fermentaires ou la dénitrification, et la balance bascule vers une production nette de biomasse fongique et de composés phénoliques peu dégradés, contribuant à une stabilisation accrue du carbone (Six et al., 2006). La « échelle redox » offre ainsi un cadre thermodynamique pour prédire le sens de la réversibilité : à chaque seuil Eh, une voie métabolique devient prépondérante, du déploiement d’enzymes lignolytiques en aérobiose jusqu’à la précipitation d’oxalate de calcium en microsites anoxiques (Guggenberger et al., 1999).

99.3 Les communautés fongiques, agrégatrices de la fonction nette

L’effet net producteur/dégradeur ne dépend pas d’une seule espèce, mais de l’émergence d’une signature communautaire. Les stratégies écologiques r/K (Andrews & Harris, 1986) ou le continuum Y-A-S structurent la réponse : dans un sol nu, pionnier, les moisissures à croissance rapide (stratégie r) dominent, libérant massivement du CO₂ ; à l’approche d’un climax forestier, les basidiomycètes à mycélium pérenne (stratégie K) accumulent de la biomasse et produisent des métabolites persistants. La plasticité du continuum endophyte-pathogène (Hiruma et al., 2023) illustre cette réversibilité au niveau individuel : un endophyte racinaire peut, sous stress redox, activer des clusters de gènes de sesquiterpènes et devenir un saprophyte agressif, modifiant subitement la direction du flux de carbone.

99.4 Applications agronomiques : piloter la réversibilité pour régénérer les sols

Le pilotage agronomique de cette ambivalence repose sur deux leviers majeurs : la gestion de l’architecture porale et le mode d’apport des résidus organiques. Dans un sol limoneux à fort risque de battance, le maintien d’un couvert végétal permanent et de biofilms de surface préserve une porosité aérée où les champignons saprotrophes assurent une minéralisation progressive de la litière, mimant le fonctionnement forestier (Le Bissonnais, 1996). L’incorporation profonde de matières fraîches, en revanche, crée brutalement des microsites anoxiques qui favorisent les fermentations, la production d’acides organiques et la re-précipitation de carbonates pédogéniques, stockant du carbone inorganique mais au prix de pertes azotées par dénitrification. L’utilisation de champignons entomopathogènes comme Beauveria bassiana en endophyte montre qu’il est possible de stimuler une boucle de transfert d’azote insecte-plante tout en améliorant la structuration du sol, à condition de raisonner les équilibres redox pour ne pas basculer vers l’expression de facteurs de virulence.

99.5 Une propriété émergente de l’holobionte sol

La réversibilité fongique dépasse l’échelle de l’organisme pour constituer une propriété émergente de l’holobionte sol. Les gradients redox, la diversité des niches physico-chimiques et les interactions mutualistes ou compétitives entre espèces (Vandenkoornhuyse et al., 2015) déterminent collectivement la balance entre émission de CO₂ et séquestration de carbone. Cette plasticité fonctionnelle, loin d’être une curiosité académique, devient un levier concret de l’agriculture régénératrice : en restaurant la continuité racinaire, en évitant les ruptures brutales d’oxygénation et en favorisant les communautés fongiques à stratégie K, on peut orienter le métabolisme du sol vers une stabilisation durable de la matière organique, tout en maintenant une fertilité azotée compatible avec les besoins des cultures.

Le dualisme producteur/dégradeur : une trajectoire redox-dépendante

L’héritage historique : décomposeurs vs. mutualistes, une dichotomie dépassée

L’écologie microbienne des sols a longtemps classé les champignons en guildes fonctionnelles étanches, opposant les décomposeurs saprotrophesMicroorganismes, majoritairement fongiques, qui décomposent la matière organique morte et recyclent les nutriments via des enzyme extracellulaires hydrolytiques et oxydatives; ils constituent des agents primaires de la décomposition dans les écosystèmes et sont essentiels au cyclage du carbone et des nutriments (Auer et al., 2023; Dong et al., 2023; Francioli et al., 2020; Wang et al., 2025) → Vocabulaire, libérant du carbone et des nutriments par minéralisation, aux mutualistes biotrophes, échangeant des sucres contre des ressources minérales avec la plante (Smith et Read, 2008). Cette partition structurelle a structuré la recherche, mais elle se heurte aujourd’hui à l’évidence d’une plasticité trophique ubiquitaire. Les travaux sur les ectomycorhiziens révèlent qu’ils conservent un arsenal enzymatique de type saprotrophique (Lindahl et Tunlid, 2015), tandis que des saprotrophes communs comme Trichoderma spp. colonisent les cortex racinaires en endophytes bénéfiques. Le concept de « continuum ami-ennemi plastique » formalise cette réversibilité fonctionnelle, qui est aussi démontrée chez les champignons entomopathogènes : Metarhizium spp. transfère de l’azote d’insecte à la plante via des associations endophytiques (Behie et al., 2012), un cas particulier d’un régime général de potentiel pathogène latent lié aux clusters de gènes du métabolisme secondaire. La dichotomie n’a donc pas de support physiologique absolu ; c’est le contexte redox, nutritionnel et communautaire qui oriente le métabolisme fongique le long d’un gradient allant de la production nette de biomasse à la dégradation nette de matière organique.

Le gradient redox comme pivot : la cascade d’accepteurs d’électrons

Le potentiel d’oxydoréduction (Eh) constitue le maître-interrupteur de la direction métabolique fongique. En milieu bien aéré (Eh > 300 mV), les champignons utilisent l’oxygène comme accepteur terminal d’électrons dans la respiration oxydative, couplée à une forte production d’enzymes extracellulaires (lignine peroxydases, laccases) pour dégrader les polymères végétaux. Dans ces conditions, le champignonOrganismes eucaryotes essentiels à la structure du sol, impliqués dans la décomposition de la matière organique et la formation de symbioses (mycorhizes) qui améliorent la nutrition des plantes et réduisent les pertes de nutriments (Bender et al., 2016; Chois, 2012) → Vocabulaire se comporte en dégradeur net, minéralisant le carbone organique en CO₂. En revanche, lorsque la saturation en eau restreint la diffusion d’O₂ et que l’Eh chute en dessous de 200 mV, les voies fermentaires ou la respiration anaérobie prennent le relais. Certains champignons, comme Fusarium oxysporum, possèdent une capacité de dénitrification, réduisant NO₃⁻ en N₂O ou N₂ via une nitrate réductase associée au cytochrome P-450 (Shoun et Tanimoto, 1991). D’autres mobilisent le Fe³⁺ ou le Mn⁴⁺, modifiant profondément la dynamique des nutriments. Ainsi, la cascade thermodynamique de la « échelle redox » (O₂ > NO₃⁻ > Mn⁴⁺ > Fe³⁺ > SO₄²⁻ > CO₂) (Ponnamperuma, 1972) définit les possibilités métaboliques du champignon. Ce n’est pas seulement la respiration qui est affectée, mais l’ensemble du profil enzymatique : la synthèse de peroxydases lignolytiques est réprimée sous faible tension en O₂, tandis que les hydrolases moins coûteuses en énergie sont maintenues. Le basculement entre production (immobilisation, biotrophie) et dégradation (minéralisation nette) résulte donc d’un compromis énergétique dicté par la disponibilité des accepteurs d’électrons dans la microzone fongique immédiate.

Du microsite au paysage : la mosaïque aérobie/anaérobie fongique

L’échelle pertinente de ce contrôle redox n’est pas le profil de sol dans son ensemble, mais le microsite, agrégat ou biofilm. Un agrégat centimétrique présente un cœur quasi anaérobie et une périphérie oxique (Sexstone et al., 1985), créant des gradients qui peuvent être exploités par un même mycélium connectant les deux compartiments. Les hyphes fongiques agissent alors comme des vecteurs d’oxygène, mais aussi comme des accélérateurs de respiration, creusant des microzones de déplétion. Cette mosaïque redox dépend étroitement de la structure physique du sol : dans un sol limoneux sensible à la battance, la formation d’une croûte superficielle après une pluie limite la diffusion gazeuse et étend les plages anoxiques, poussant les champignons aérobies vers une dormance ou une activité fermentaire, tandis que les biofilms de surface, hautement aérobies, maintiennent une activité dégradatrice de type litière forestière. Le mode d’application de la matière organique amplifie cette hétérogénéité : un apport en surface (mulch) génère un horizon organique aéré à Eh élevé, favorable à une stabilisation lente (de la MO) et à une dominance fongique dégradeuse classique ; l’incorporation profonde de résidus à faible rapport C/N crée des poches d’anoxie locale avec faim d’azote et fermentation. Les trajectoires écologiques du sol complexifient cette mosaïque au cours du temps : le passage d’un sol nu à un climax forestier structure des réseaux mycéliens connectés qui stabilisent les gradients redox en créant des agrégats résistants à la battance, et les carbonatesSels de l'acide carbonique présents dans le sol sous forme minérale (calcite, dolomite), constituant le réservoir de carbone inorganique du sol (Batool et al., 2024). Ils jouent un rôle fondamental dans la régulation du pH (pouvoir tampon), la stabilisation de la structure par pontage calcique et peuvent agir comme un puits de carbone à long terme via la formation de carbonates secondaires (pédogéniques) (Ball et al., 2024; Carmi et al., 2018; Khalidy et al., 2022; Monger et al., 2015) → Vocabulaire pédogéniques, précipités à partir du CO₂ respiratoire, agissent comme puits de carbone localement alcalin, modulant le fonctionnement enzymatique. C’est donc à l’échelle de cette marqueterie de micro-milieux, définie par la texture, l’hydromorphie et les pratiques, que se détermine si la fonction globale d’un réseau fongique bascule vers la séquestration de carbone (rôle « producteur ») ou vers la minéralisation accélérée (rôle « dégradeur »).

Les mécanismes métaboliques de la réversibilité : oxalate, lignine, boucles enzymatiques

La voie oxalate-carbonate : production de CO₂ et précipitation de calcite, un pont minéral-organique

La voie oxalate-carbonate constitue un mécanisme emblématique de l’ambivalence fongique, reliant directement le métabolisme du carbone organique à la pédogenèse des carbonates secondaires. Les champignons, notamment certains ascomycètes et basidiomycètes saprotrophesMicroorganismes, majoritairement fongiques, qui décomposent la matière organique morte et recyclent les nutriments via des enzyme extracellulaires hydrolytiques et oxydatives; ils constituent des agents primaires de la décomposition dans les écosystèmes et sont essentiels au cyclage du carbone et des nutriments (Auer et al., 2023; Dong et al., 2023; Francioli et al., 2020; Wang et al., 2025) → Vocabulaire, excrètent de l’acide oxalique (H₂C₂O₄) en réponse à des conditions environnementales variables, en particulier un excès de calcium ou des stress nutritifs (Gadd, 1999). L’oxalate ainsi libéré réagit rapidement avec les cations divalents du sol, principalement Ca²⁺, pour former des cristaux d’oxalate de calcium (CaC₂O₄), extrêmement peu solubles (produit de solubilité de l’ordre de 2,6 × 10⁻⁹ mol² L⁻²). Cette précipitation n’est qu’une étape transitoire ; les oxalates sont ensuite métabolisés par des bactéries oxalotrophes qui les utilisent comme source de carbone et d’énergie, produisant du CO₂ et libérant le calcium sous forme de carbonate de calcium (CaCO₃) selon la réaction globale : CaC₂O₄ + O₂ → CaCO₃ + 2 CO₂ (Verrecchia et al., 2006). Cette succession fongique puis bactérienne crée un pont minéral-organique remarquable, où le carbone initialement fixé par la photosynthèse est transitoirement séquestré sous forme de cristaux d’oxalate d’origine fongique avant d’être converti en calcite pédogénique, un puits de carbone durable.

L’intensité de cette voie est étroitement modulée par le potentiel redox de la microzone et par la pression partielle en CO₂ d’origine respiratoire. En milieu oxique (Eh > 400 mV), l’activité fongique génère des concentrations locales de CO₂ pouvant atteindre 3 à 10 % en volume (Reddy & DeLaune, 2008), accélérant la dissolution des oxalates et la reprécipitation des carbonates. À l’inverse, une restriction en O₂ freine l’activité des oxalotrophes et ralentit la boucle (Martin et al., 2012). Cette sensibilité au gradient redox insère pleinement la voie oxalate-carbonate dans la échelle redox, où la respiration aérobie fongique pilote indirectement la précipitation de CaCO₃. La calcite néoformée modifie à son tour les propriétés du sol (agrégation, pH, capacité d’échange), illustrant la réversibilité fonctionnelle des champignons : un métabolisme producteur d’acides organiques peut aboutir, via les communautés associées, à une alcalinisation locale et à une séquestration durable du carbone inorganique.

L’arsenal enzymatique : cellulases, lignine-peroxydases, phosphatases — régulation par la ressource

La dualité producteur/dégradeur s’ancre dans un arsenal enzymatique extracellulaire dont la régulation est dictée par la stoechiométrie des ressources. Les champignons saprotrophesMicroorganismes, majoritairement fongiques, qui décomposent la matière organique morte et recyclent les nutriments via des enzyme extracellulaires hydrolytiques et oxydatives; ils constituent des agents primaires de la décomposition dans les écosystèmes et sont essentiels au cyclage du carbone et des nutriments (Auer et al., 2023; Dong et al., 2023; Francioli et al., 2020; Wang et al., 2025) → Vocabulaire déploient un cortège d’hydrolases (cellulases, endo- et exoglucanases, β-glucosidases) et d’oxydoréductases (lignine-peroxydase, manganèse-peroxydase, laccase) dont l’expression est finement ajustée à la composition du substrat et au rapport C/N (Baldrian & Valášková, 2008). Sur une litière peu décomposée, riche en cellulose, l’induction des cellulases domine, orientant le flux de carbone vers la respiration et la biomasse microbienne. En revanche, dans des horizons plus profonds ou des résidus ligneux, la prédominance de la lignine déclenche la sécrétion de peroxydases, capables de dépolymériser les structures polyphénoliques par un mécanisme radicalaire dépendant de H₂O₂ (Kirk & Farrell, 1987). Cette spécialisation enzymatique s’accompagne d’une régulation dynamique : un basculement des conditions redox (Eh passant de 500 mV à 200 mV, par exemple après une pluie saturante) peut inhiber les laccases et favoriser des voies fermentaires, réduisant temporairement la minéralisation et stabilisant la matière organique sous forme de produits partiellement dégradés.

Les phosphatases, qu’elles soient acides ou alcalines, sont également des actrices clés de la réversibilité. Leur production est réprimée en présence de phosphore inorganique libre (Pi) selon un mécanisme de rétrocontrôle négatif ; en carence phosphatée, le champignon stimule l’exsudation de phosphatases, libérant des ions orthophosphates (HPO₄²⁻) à partir de composés organiques (Nannipieri et al., 2011). Cette plasticité enzymatique, coordonnée par le besoin métabolique immédiat, permet au champignon d’alterner entre un comportement de simple régulateur du cycle du phosphore (recyclage sur place) et un rôle de producteur de biomasse exploitant les nutriments libérés.

L’oxalate comme intermédiaire ambivalent : nutrition vs. toxicité, le basculement acide-base

L’acide oxalique occupe une position centrale dans l’ambivalence métabolique fongique, agissant tour à tour comme agent de nutrition, détoxifiant ou modificateur radical du pH. D’un côté, l’excrétion d’oxalate facilite l’altération des minéraux silicatés et des phosphates de calcium, libérant des nutriments essentiels — P, K, Ca, Mg — à des concentrations pouvant dépasser 20 mM dans la rhizosphère (Gadd, 2007). Cette attaque acide, dont le pH peut localement descendre en dessous de 4,5, dissout les apatites (Ca₅(PO₄)₃OH) selon la réaction : Ca₅(PO₄)₃OH + H₂C₂O₄ → 5 Ca²⁺ + 3 PO₄³⁻ + 2 CO₂ + 2 H₂O, augmentant ainsi la disponibilité du phosphore assimilable. D’un autre côté, l’oxalate libre est un chélateur puissant des cations divalents et trivalents, susceptibles de précipiter des complexes insolubles et de provoquer une carence minérale dans les sols calcaires. Cette ambivalence se manifeste aussi par une toxicité directe : à des concentrations supérieures à 10 mM, l’oxalate inhibe la germination de spores et la croissance végétative des micro-organismes sensibles, y compris du champignonOrganismes eucaryotes essentiels à la structure du sol, impliqués dans la décomposition de la matière organique et la formation de symbioses (mycorhizes) qui améliorent la nutrition des plantes et réduisent les pertes de nutriments (Bender et al., 2016; Chois, 2012) → Vocabulaire producteur lui-même si une ré-absorption excessive se produit (Dutton & Evans, 1996).

Le basculement entre ces fonctions opposées dépend d’un équilibre acide-base délicat, commandé par l’activité de l’oxalate décarboxylase et de l’oxalate oxydase, qui dégradent l’oxalate en formate et CO₂ ou en CO₂ et H₂O₂. En conditions d’excès de calcium, l’oxalate est rapidement précipité, éliminant sa toxicité tout en initiant la voie oxalate-carbonate évoquée plus haut. Lorsque le calcium est rare, l’oxalate libre s’accumule et peut basculer vers une fonction antibiotique, inhibant les compétiteurs bactériens et conférant un avantage compétitif au champignon. Ainsi, la même molécule, selon le contexte redox, la disponibilité en cations et la composition du microbiote environnant, peut soutenir la productivité primaire en accélérant l’altération minérale ou, au contraire, verrouiller les nutriments sous forme de complexes stables, freinant les cycles biogéochimiques. Cette dualité confère aux champignons un rôle de régulateur à seuil, où le sollicitation acide-base et la spéciation des ligands dictent l’orientation nette du métabolisme fongique.

La communauté fixe la direction nette : des effets agrégés à la dynamique de l’holobionte

Qu’il s’agisse de minéraliser la matière organique ou de promouvoir la production primaire, dans un sol vivant, aucune fonction biogéochimique n’est portée par un taxon isolé. Les champignons, qu’ils agissent en saprotrophesMicroorganismes, majoritairement fongiques, qui décomposent la matière organique morte et recyclent les nutriments via des enzyme extracellulaires hydrolytiques et oxydatives; ils constituent des agents primaires de la décomposition dans les écosystèmes et sont essentiels au cyclage du carbone et des nutriments (Auer et al., 2023; Dong et al., 2023; Francioli et al., 2020; Wang et al., 2025) → Vocabulaire, en mutualistes symbiotiques ou en pathogènes, forment un réseau d’interactions qui détermine, à l’échelle de l’agrégat ou du profil, si l’écosystème tend vers une dégradation nette du carbone ou vers son accumulation sous forme de biomasse végétale. C’est la structure de la communauté et sa dynamique fonctionnelle qui fixent cette direction émergente, en intégrant les signaux physico-chimiques du milieu et les relations interspécifiques.

Stratégies écologiques Y-A-S : colonisation rapide vs. conservation des ressources

La classification des stratégies d’histoire de vie en écologie microbienne a progressivement quitté le simple couple r/K pour un cadre tridimensionnel Y-A-S (Yield, Acquisition, Stress tolerance) (Malik et al., 2020). Les champignons à stratégie Y privilégient un haut rendement de croissance sur substrat labile : ils dominent dans les lits de litière en surface, où l’oxygène et les sucres simples abondent, et se comportent en dégradeurs rapides. À l’opposé, les champignons à stratégie A investissent dans l’acquisition de ressources rares, notamment via des hyphes explorateurs ou des associations symbiotiques. Les mycorhiziens en sont l’archétype : ils échangent les nutriments minéraux (P, N) extraits du sol contre des photosynthétats, contribuant ainsi à une production primaire nette supérieure à la respiration qu’ils induisent (Smith & Read, 2008). En stratégie S (tolérance au stress), des espèces fongiques résilientes maintiennent leur activité dans des microzones à faible potentiel redoxMesure de l'intensité de l'activité des électrons dans le sol, indiquant sa capacité à oxyder ou réduire des substances chimiques (Cottes, 2019; Rousselot, 2012). Exprimé en millivolts (mV), il définit la séquence d'utilisation des accepteurs d'électrons par les microorganismes (oxygène, nitrates, manganèse, fer, sulfates) en conditions de saturation en eau (Cottes, 2019; Rousselot, 2012) → Vocabulaire ou en présence de composés récalcitrants, assurant une dégradation lente mais continue de la matière organique.

La direction nette, production ou dégradation, découle du rapport d’abondance entre ces traits fonctionnels. Un profil de sol sous labour, caractérisé par une perturbation mécanique récurrente et des pics de substrat labile enfoui, favorise les stratégies Y/A, avec une respiration rapide du carbone organique et une faible contribution des symbioses. En semis direct avec couverture permanente, la stratification du carbone et la stabilité des agrégats sélectionnent en surface une communauté où dominent les stratégies A et S, canalisant l’énergie photosynthétique vers la formation de MO stabilisée et la nutrition azotée des plantes. À l’échelle de la rhizosphère, le continuum « ami-ennemi plastique » rappelle qu’une même population mutualiste, soumise à une carence en carbone, peut basculer vers un comportement parasitaire pour ajuster son propre bilan énergétique, modifiant du même coup la trajectoire productive du couvert végétal.

Plasticité du style de vie : la même souche, du mutualisme au parasitisme selon les signaux

L’ambivalence fonctionnelle ne se résume pas à un remplacement d’espèces : de nombreux champignons possèdent une plasticité phénotypique qui leur permet d’adopter un style de vie radicalement différent selon les signaux environnementaux. L’exemple du champignonOrganismes eucaryotes essentiels à la structure du sol, impliqués dans la décomposition de la matière organique et la formation de symbioses (mycorhizes) qui améliorent la nutrition des plantes et réduisent les pertes de nutriments (Bender et al., 2016; Chois, 2012) → Vocabulaire endophyte Colletotrichum tofieldiae illustre ce basculement : chez Arabidopsis thaliana, la souche sauvage apporte un bénéfice au rendement malgré une carence en phosphore, mais la simple activation d’un cluster de gènes de biosynthèse sesquiterpéniques (BGC) transforme ce mutualiste en pathogène nécrotrophe (Hiruma, 2023). De façon analogue, la désactivation du régulateur de la synthèse du botrydial chez Botrytis cinerea abolit son pouvoir pathogène et le fait évoluer en colonisateur bénéfique, capable d’améliorer la tolérance aux stress abiotiques de la plante hôte.

Cette réversibilité s’ancre dans le métabolisme secondaire et les échanges redox. Les champignons entomopathogènes (CEP), dotés d’une double identité endophyte/agent de biocontrôle (Shelake et al., 2026), ajustent leur production de métabolites toxiques et leur capacité à transférer l’azote issu de l’insecte vers la plante selon la richesse carbonée du sol et la présence d’exsudats racinaires. Le potentiel pathogène latent est ainsi une composante quasi universelle du mode de vie endophyte, reflet d’une balance coût/bénéfice régie par le rapport C/N et le statut redox de la microzone colonisée. À l’échelle de l’holobionte, comprendre cette plasticité rend caduque toute séparation rigide entre « champignon bénéfique » et « agent de dégradation » : une même souche peut simultanément minéraliser l’azote du sol et altérer la santé de la plante selon la pression en oxygène et les signaux chimiques émis par les racines.

Seuils de bascule communautaire : quand la production l’emporte sur la dégradation (et l’inverse)

Les effets individuels de plasticité s’additionnent et s’amplifient jusqu’à faire émerger des seuils de bascule au niveau de la communauté fongique tout entière. Le principal régulateur de ces bascules est le potentiel redoxMesure de l'intensité de l'activité des électrons dans le sol, indiquant sa capacité à oxyder ou réduire des substances chimiques (Cottes, 2019; Rousselot, 2012). Exprimé en millivolts (mV), il définit la séquence d'utilisation des accepteurs d'électrons par les microorganismes (oxygène, nitrates, manganèse, fer, sulfates) en conditions de saturation en eau (Cottes, 2019; Rousselot, 2012) → Vocabulaire, qui sélectionne les accepteurs finaux d’électrons et donc l’arsenal enzymatique mobilisable. En condition aérobie de surface (Eh 300-500 mV), les basidiomycètes saprotrophes déploient lignine-peroxydases et laccases ; la dégradation oxydative de la matière organique domine, libérant CO₂ et nutriments minéraux. Si l’engorgement temporaire ou l’enfouissement de matière fraîche fait chuter le potentiel redox en dessous de ~+200 mV, la voie de la nitrification est compromise, la dénitrification s’active, et la fermentation adventice prend le pas : les populations fongiques aérobies strictes cèdent le terrain à des espèces tolérantes aux faibles teneurs en O₂, souvent productrices d’oxalate, qui orientent le carbone vers des formes solubles ou des carbonates pédogéniques plutôt que vers la stabilisation (de la MO).

Un deuxième seuil critique concerne le rapport C/N des apports. Lorsque les résidus apportés en surface présentent un C/N supérieur à 25-30, l’immobilisation microbienne de l’azote minéral est majoritairement portée par des champignons à stratégie A qui, en séquestrant temporairement N sous forme de biomasse hypothécique, limitent la production primaire à court terme. L’effet net devient alors une dégradation apparente du stock de carbone sans restitution azotée rapide, jusqu’à ce que le réseau mycélien recycle cette biomasse. Dans un profil de sol limoneux à fort risque de battance, un labour avec incorporation de matière organique fraîche en profondeur peut franchir un seuil anoxique brutal : la respiration aérobie bascule vers la méthanogenèse dès que le potentiel redox descend sous −150 mV (Ponnamperuma, 1972), et les pertes de carbone par dégagement de CH₄ s’accentuent dramatiquement, sans que la communauté fongique ne puisse revenir à un métabolisme productif avant le retour d’une structure aérée.

En définitive, la direction nette du cycle biogéochimique fongique n’est donc ni fixe, ni strictement prédictible par la seule composition taxonomique : elle émerge de l’interaction entre la distribution des stratégies Y-A-S, la plasticité individuelle des souches et les seuils abiotiques imposés par le régime hydrique et redox. Ce sont ces propriétés agrégées, typiques d’un holobionte, qui transforment la communauté fongique en un véritable intégrateur des conditions du milieu, et dont la manipulation raisonnée constitue un levier majeur pour l’agriculture régénératrice.

Preuves expérimentales : des oxalotrophes aux litières tropicales

La démonstration de la réversibilité fonctionnelleLa **réversibilité fonctionnelle** désigne la propriété qu'ont les communautés microbiennes du sol de pouvoir basculer entre deux états fonctionnels — par exemple **producteur** vs **dégradeur** d'un composé — sans changement de composition taxinomique détectable. Concept-pivot émergent en écologie microbienne des sols, elle défie l'intuition classique selon laquelle une fonction exercée reflète l'identité taxinomique de l'organisme : ici, une même communauté peut, selon les conditions environnementales (potentiel redox, disponibilité en accepteurs d'électrons, état de la matière organique), occuper alternativement des rôles métaboliquement opposés. Le déterminisme principal est gouverné par la **redox ladder** du sol : la position des couples redox disponibles, l'état d'aération, l'humidité reconfigurent en continu le paysage thermodynamique et, avec lui, la fonction métabolique effectivement exprimée. Les implications sont profondes pour l'agronomie : un même inoculum ou une même communauté indigène peut fonctionner comme puits ou comme source d'un élément donné selon le contexte redox — d'où l'importance de la **gestion de l'oxygénation**, du drainage et de la structure pour piloter la fonction, et non pas seulement pour sélectionner les organismes. Concept adjacent à la **plasticité** et à la **propriété systémique** mais distinct : il porte spécifiquement sur la **bidirectionnalité fonctionnelle** d'une communauté stable. → Vocabulaire des champignons, oscillant entre accumulation et minéralisation du carbone et des nutriments, s’appuie sur un faisceau convergent d’observations, depuis les litières forestières tropicales jusqu’aux dispositifs agronomiques de longue durée. Ces travaux éclairent les mécanismes par lesquels le potentiel redox, la qualité des apports et la structure des communautés dictent le basculement du rôle producteur au rôle dégradeur.

Diversité fonctionnelle des champignons de litière : la réversibilité fait la résilience (Hervé, 2021)

L’étude de la mycoflore des litières illustre de manière éclatante l’ambivalence trophique. Hervé (2021), en analysant la dynamique de décomposition de litières mixtes en forêt tropicale humide, a montré que la coexistence d’une forte diversité fonctionnelle, incluant des saprotrophesMicroorganismes, majoritairement fongiques, qui décomposent la matière organique morte et recyclent les nutriments via des enzyme extracellulaires hydrolytiques et oxydatives; ils constituent des agents primaires de la décomposition dans les écosystèmes et sont essentiels au cyclage du carbone et des nutriments (Auer et al., 2023; Dong et al., 2023; Francioli et al., 2020; Wang et al., 2025) → Vocabulaire ligninolytiques, des endophytes à potentiel latent et des champignons ectomycorhiziens capables d’excréter des oxydases, conférait au système une résilience remarquable face aux fluctuations d’humidité et d’oxygénation. Dans les microsites aérobies (Eh supérieur à 400 mV), les basidiomycètes de la pourriture blanche dominaient la dégradation de la lignine, libérant du CO₂ et des nutriments. Lorsque l’engorgement temporaire faisait chuter le Eh sous 200 mV, ces mêmes genres ou des ascomycètes proches basculaient vers un métabolisme fermentaire ou microaérophile, produisant des métabolites secondaires inhibant la minéralisation et contribuant à la stabilisation de la matière organique sous forme de complexes organo-minéraux (Hervé, 2021). La redondance fonctionnelle et la plasticité métabolique des communautés fongiques – où 40 à 60 % des isolats testés présentaient une capacité à changer de voie catabolique en fonction de la tension en oxygène – expliquent pourquoi le renouvellement du carbone de la litière peut être ralenti de près de 50 % lors des phases d’hypoxie temporaire, sans perte significative de biomasse microbienne. Cette réversibilité n’est pas un simple artefact de laboratoire : elle est observable in situ par la covariation entre la signature isotopique δ¹³C des acides gras fongiques et le potentiel redox mesuré à l’échelle de l’agrégat (Hervé, 2021).

Oxalotrophes et séquestration de carbone : les leçons de Cowan (2024)

Les champignons oxalotrophes, capables de produire et de dégrader l’acide oxalique, offrent un modèle biochimique direct de la réversibilité. Cowan et al. (2024) ont démontré, en sols calcaires et brunisols, que sous des conditions aérobies et en présence de Ca²⁺, le métabolisme oxalotrophe conduit à la précipitation de carbonates pédogéniques secondaires (CaCO₃) via l’oxalate, piégeant ainsi du carbone inorganique issu de la respiration hétérotrophe. En conditions saturées, la dissolution des oxalates par des bactéries associées et la réduction du fer modifient la niche redox, et les mêmes souches fongiques réorientent leur métabolisme vers la production d’enzymes hydrolytiques, accélérant la minéralisation de la matière organique. Cowan et al. (2024) chiffrent ainsi le flux de carbone séquestré sous forme de carbonates pédogéniques à 0,3–0,8 t C ha⁻¹ an⁻¹ dans des prairies permanentes à fort couvert mycélien, un flux qui peut s’annuler, voire s’inverser, en cas de tassement et d’anoxie prolongée. Cette observation valide le rôle central du potentiel redoxMesure de l'intensité de l'activité des électrons dans le sol, indiquant sa capacité à oxyder ou réduire des substances chimiques (Cottes, 2019; Rousselot, 2012). Exprimé en millivolts (mV), il définit la séquence d'utilisation des accepteurs d'électrons par les microorganismes (oxygène, nitrates, manganèse, fer, sulfates) en conditions de saturation en eau (Cottes, 2019; Rousselot, 2012) → Vocabulaire dans le pilotage du « switch » oxalate (bascule) (bascule) (bascule), et souligne que l’enfouissement de résidus frais en profondeur, en créant des microzones désoxygénées, peut transformer un puits de carbone en source nette si la communauté oxalotrophe n’est pas soutenue par une architecture porale fonctionnelle.

L’essai terrain : labour vs. semis direct, modulation du couple producteur/dégradeur (Piazza, 2019 ; Shrestha et al., 2025)

Les enseignements des milieux naturels trouvent une validation directe dans les agrosystèmes. La comparaison de longue durée entre labour conventionnel (incorporation à 25 cm) et semis direct sous couverture végétale permanente, menée par Piazza et al. (2019) sur un sol limoneux battant du sud-ouest de la France, a révélé une modulation profonde du ratio producteur/dégradeur fongique. Sous labour, la perturbation mécanique et l’incorporation de résidus créent un pic d’activité saprotrophe aérobie suivi, dans les mottes compactées, de micrositesHabitats microbiens hétérogènes à l'échelle du pore du sol où les conditions physico-chimiques (humidité, nutriments, gaz) favorisent des niches écologiques spécifiques (Vogel, 2015). La répartition spatiale de ces microsites, comme la détritusphère ou la rhizosphère, influence fortement la dynamique globale du carbone et la structure des communautés microbiennes (Hellequin et al., 2018; Impact of Matric Potential on Plant Residues Biodegradation – Spatial Andtemporal Evolution of the Detritusphere, 2020) → Vocabulaire anoxiques favorisant les fermentations. La communauté fongique, dominée par des Ascomycota opportunistes à cycle court (stratégie r), exprime majoritairement un métabolisme dégradeur, et la minéralisation rapide du carbone se traduit par une perte de 0,4 à 0,6 t C ha⁻¹ an⁻¹ par rapport au semis direct (Piazza et al., 2019). En semis direct, au contraire, la persistance d’un mulch de surface et l’absence de rupture des hyphes permettent le développement d’un réseau mycélien étendu, à stratégie K ou Y, dans une matrice oxique. Shrestha et al. (2025) ont précisé, sur un dispositif similaire en sol brun calcaire, que le ratio des activités laccase/cellulase, indicateur de la balance entre humification et dégradation, était 2,3 fois plus élevé en semis direct qu’en labour, et corrélé positivement à la longueur des hyphes extra-radiculaires. La biomasse fongique totale, mesurée par ergostérol, y était supérieure de 35 % en moyenne sur 10 ans, et la fraction du carbone organique stabilisé sous forme de macroagrégats (> 250 µm) augmentait de 18 %. Ces essais confirment que le mode d’application (surface vs incorporation) et la continuité de la couverture pilotent le basculement de la communauté fongique entre deux états fonctionnels contrastés, avec des conséquences directes sur le bilan de carbone et la santé structurale du sol.

Facteurs de bascule : apports, profils et trajectoires écologiques

Le mode d’application : surface *vs.* incorporation, la bascule oxique/anoxique

Le mode d’application des amendements organiques constitue un levier de premier ordre pour orienter la fonction fongique, car il détermine l’environnement redox immédiat de la matière introduite. En surface, les champignons saprotrophesMicroorganismes, majoritairement fongiques, qui décomposent la matière organique morte et recyclent les nutriments via des enzyme extracellulaires hydrolytiques et oxydatives; ils constituent des agents primaires de la décomposition dans les écosystèmes et sont essentiels au cyclage du carbone et des nutriments (Auer et al., 2023; Dong et al., 2023; Francioli et al., 2020; Wang et al., 2025) → Vocabulaire évoluent dans une matrice aérobie où le potentiel d’oxydoréduction (Eh) se maintient généralement entre 300 et 500 mV, favorisant une stabilisation lente (de la MO) et une organisation spatiale proche du mimétisme forestier. L’incorporation profonde, en revanche, plonge le carbone frais dans des strates où la diffusion d’oxygène est vite limitée, provoquant une chute rapide de l’Eh vers des valeurs inférieures à 200 mV. Cette bascule oxique/anoxique contraint les communautés fongiques à réorienter leur métabolisme : les voies respiratoires aérobies cèdent le pas à des fermentations ou à des respirations alternatives utilisant des accepteurs d’électrons comme le nitrate ou le manganèse, quand l’espèce fongique en possède l’équipement enzymatique. Ainsi, un même résidu organique incorporé peut stimuler des guildes à Mucoromycotina anaérobies facultatifs, alors que déposé en mulch il privilégie les basidiomycètes lignolytiques. L’étude de Dong et al. (2024) illustre cette dichotomie : en comparant l’apport de biochar et d’engrais vert sur huit ans, ils montrent que le biochar, qui modifie durablement l’aération et l’habitat physique bien plus que l’engrais vert rapidement minéralisé, augmente le carbone total de 14 à 27 % et pousse les niches écologiques vers des guildes spécialisées, tandis que l’engrais vert favorise des réseaux bactériens à croissance rapide, typiques de microsites anoxiques transitoires. Le choix de l’incorporation engage donc une succession de réponses en chaîne : une cinétique de décomposition nettement plus rapide qu’en mulch (Abiven & Recous, 2007), un risque accru de faim d’azote lié à l’immobilisation fongique, et une production possible de métabolites réduits — acides organiques, éthanol — qui, en s’accumulant, peuvent rétroagir sur la biodiversité fongique et basculer la communauté vers des pathogènes opportunistes.

Profil de sol : la battance limoneuse, piège à eau et rupture de la dynamique fongique

Les sols à texture limoneuse représentent un cas emblématique où la structure physique dicte la respiration fongique. Sous l’impact des pluies, la surface d’un sol limoneux nu se referme en une croûte de battanceLa battance est un phénomène de dégradation physique de la structure superficielle du sol, provoqué par l'impact des gouttes de pluie sur des sols fragiles (souvent limoneux et pauvres en matière organique) (Catalogne et al., 2016; Inoubli, 2016). Cette action fragmente les agrégats de surface et forme une croûte dense et imperméable qui réduit l'infiltration de l'eau et favorise le ruissellement ainsi que l'érosion (Aubert, 2012; Ollat et al., 2018) → Vocabulaire, effondrant la macroporosité et réduisant brutalement la conductivité hydraulique à saturation à moins de 1 mm h⁻¹. L’eau s’accumule dans les premiers centimètres, créant un microcosme saturé où l’oxygène se raréfie en quelques heures. Les hyphes des champignons filamenteux, qui dépendent d’un réseau continu de pores remplis d’air pour explorer le sol, subissent une fragmentation mécanique et une asphyxie. La biomasse fongique peut alors chuter fortement en une saison, et la diversité des mycorhizes arbusculaires, très sensibles à l’anoxie, s’effondre au profit de spores dormantes. Le phénomène s’amplifie par une boucle de rétroaction négative : moins de mycélium signifie moins d’agrégats stables, ce qui aggrave la battance et prolonge les périodes d’engorgement. Les travaux de Chen et al. (2018) sur la réhabilitation de sols dégradés confortent cette lecture : sur un substrat de couverture de décharge, l’incorporation de 5 à 10 % (v/v) de biochar augmente significativement la teneur en eau, le pH et la matière organique, mais surtout restaure la diversité des champignons mycorhiziens arbusculaires, dont la richesse spécifique est positivement corrélée à la productivité végétale. Le biochar joue ici le rôle de structure poreuse supplétive, recréant des microrefuges aérés au cœur d’un profil physiquement hostile. En conditions limoneuses, l’enjeu agronomique consiste donc à empêcher la rupture de la continuité aérée en surface par une couverture vivante ou un mulch, faute de quoi la dynamique fongique bascule d’un réseau de recyclage oxique vers des processus anaérobies sporadiques, défavorables à la nutrition azotée et à la régulation sanitaire.

Trajectoire successionnelle : du sol nu au climax, bascule des stratégies *r* vers *K*

L’état redoxParamètre physico-chimique (potentiel d'oxydo-réduction, Eh) mesurant la tendance d'un milieu à céder ou capter des électrons. En interaction avec le pH, le rédox contrôle la forme chimique des éléments minéraux (comme le fer) et constitue un indicateur clé de la santé du sol et de la disponibilité des nutriments (Duru & Thérond, 2024; Ferrate Oxidation of a DNAPL Contaminated Soil under Saturated Conditions : Consequences on Polycyclic Aromatic Compounds (PAH and Polar PAC), 2019) Il varie selon l'humidité, l'aération et l'activité microbienne (Experimental Monitoring of Trace Elements (Cr, Cu, Pb, As) Mobility at a Bimodal Porous Media Scale : Microbial Activity Impact and Location, 2019; Les Transferts de Matières à La Surface de La Terre : Apports de La Géochimie Isotopique à Différentes Échelles de Temps, 2017) → Vocabulaire, l’eau et la ressource carbonée, fortement modulés par le mode d’apport et le type de sol, pilotent la trajectoire écologique des communautés fongiques sur l’axe sol nu – climax. Un sol dénudé, compacté ou récemment incorporé de matière fraîche offre une niche instable, dominée par des espèces à stratégie r : croissance mycélienne rapide, forte production de spores, tolérance aux fluctuations d’oxygène et capacité à métaboliser des composés simples. Ces guildes pionnières, souvent zygomycètes et levures, dominent les premiers stades, mais se font progressivement supplanter quand la structure s’améliore et que les apports de surface se régularisent. L’établissement d’une couverture végétale permanente et l’accumulation de litière en aérobiose sélectionnent des basidiomycètes à stratégie K, plus lents, spécialisés dans la dégradation des polymères complexes, et surtout des champignons mycorhiziens qui forment des réseaux pérennes. Cette transition r/K est documentée par Dong et al. (2024) : après huit ans d’apports continus, la structure du réseau microbien se complexifie, les niches se différencient et les indicateurs de qualité du sol — carbone organique, stabilité des agrégats — s’améliorent, reflétant une maturation de l’écosystème. Le biochar, par sa persistance et sa porosité, agit comme un catalyseur en stabilisant très tôt les microhabitats, orientant la communauté vers un stade plus mature même dans un sol initialement perturbé (Chen et al., 2018). Pour l’agriculteur, ce continuum signifie qu’un choix technique (incorporation d’un labour, battance prolongée) peut replacer la communauté à un stade pionnier, effaçant les acquis de la maturation écologique. La réversibilité fonctionnelle des champignons — leur capacité à basculer de dégradeur à régulateur — est ainsi placée sous le contrôle de paramètres physiques et successionnels : la maîtrise du gradient redox, la prévention de la battance et la persistance des apports de surface deviennent les outils d’un pilotage de l’holobionte vers un état K, où la régulation des cycles l’emporte sur la simple décomposition.

Implications agronomiques : piloter la réversibilité pour la santé des sols

La reconnaissance du dualisme fonctionnel fongique, cette capacité à basculer d’un rôle de producteur de matière organique stable à celui de dégradeur et d’activateur de cycles biogéochimiques, ouvre des perspectives agronomiques concrètes. L’enjeu n’est plus de favoriser une fonction au détriment de l’autre, mais de piloter leur réversibilité pour synchroniser les flux de nutriments avec les besoins des cultures, tout en préservant les stocks de carbone du sol.

Les trois piliers de l’ACS comme levier du réseau fongique

L’Agriculture de Conservation des Sols (ACS) repose sur un triptyque — couverture permanente du sol, rotation diversifiée et suppression du travail du sol — qui configure un environnement éminemment favorable à la stabilisation du réseau fongique dans son rôle producteur. La couverture permanente et le non-travail du sol sont les facteurs primaires qui maintiennent un potentiel redoxMesure de l'intensité de l'activité des électrons dans le sol, indiquant sa capacité à oxyder ou réduire des substances chimiques (Cottes, 2019; Rousselot, 2012). Exprimé en millivolts (mV), il définit la séquence d'utilisation des accepteurs d'électrons par les microorganismes (oxygène, nitrates, manganèse, fer, sulfates) en conditions de saturation en eau (Cottes, 2019; Rousselot, 2012) → Vocabulaire élevé dans les horizons superficiels, condition sine qua non pour orienter le métabolisme fongique vers une stabilisation lente (de la MO) plutôt que vers une minéralisation explosive. En effet, un mulch de surface conserve une oxygénation suffisante (Eh > 300 mV) pour favoriser la respiration aérobie et la synthèse de biomasse fongique stable, mimant la litière forestière. En revanche, l’incorporation de ces mêmes résidus par un labour placerait le carbone labile en conditions suboxiques (Eh < 200 mV), un signal puissant pour le basculement vers des voies fermentaires ou la dénitrification, où le champignon, en particulier les saprotrophes, accélère la dégradation pour en tirer un rendement énergétique moindre.

La rotation diversifiée, en multipliant les signatures chimiques des exsudats racinaires, entretient une communauté fongique aux capacités métaboliques larges mais à l’activité lytique réprimée. Les stratégies de type « Y » (stress-tolérantes) et « A » (oligotrophes à croissance lente), dominantes dans les sols non perturbés, sont associées à un métabolisme secondaire orienté vers la défense et la symbiose, et non vers la production massive d’enzymes hydrolytiques. Ce principe de « régression de la pathogénicité » (pathogen-suppressive soils) observé dans les systèmes en ACS découle en partie de cette structuration de la communauté fongique par la continuité du couvert et l’absence de stress mécanique.

La mésofaune régulatrice : collemboles et acariens, interrupteurs du basculement dégradeur

La mésofaune du sol, notamment les collemboles et les acariens oribates, constitue un niveau de contrôle supérieur de la réversibilité fongique. Ces organismes sont des interrupteurs écologiques du basculement vers une phase de dégradation non contrôlée. Leur action de broutage sélectif sur les hyphes fongiques ne se limite pas à une simple prédation ; elle module directement la respiration et l’activité enzymatique du mycélium. En prélevant la biomasse fongique la plus active, les collemboles exercent un contrôle direct sur l'activité microbienne de la litière en décomposition (Hanlon & Anderson, 1979). Sans cette régulation, une prolifération fongique non contrainte sur un apport de matière organique fraîche pourrait conduire à une immobilisation massive de l’azote et de l’oxygène, suivie d’un effondrement anoxique du micro-site.

Ce broutage entretient un mycélium en phase de croissance juvénile, métaboliquement plus apte à l’exploration et à la translocation de nutriments qu’à la sénescence et la lyse cellulaire. Les acariens oribates, par leur digestion incomplète des parois fongiques, contribuent en outre à la formation de micro-agrégats stables via la coprogénèse, réincorporant des fragments d’hyphes mélanisés dans la fraction organo-minérale protégée. La perturbation de cette mésofaune par des pratiques à fort impact, comme l’utilisation d’insecticides à large spectre ou un travail du sol intense, lève ce frein biologique et peut déclencher une phase de minéralisation nette excessive, entraînant des pertes de carbone et une faim d’azote pour la culture.

Mycorhizes et phosphore : déverrouiller le P sans enclencher la faim de carbone

La gestion du phosphore (P) illustre de manière paradigmatique la nécessité de piloter la réversibilité fongique. Dans de nombreux sols, le P total est abondant mais majoritairement insoluble, piégé sous forme de complexes calciques ou d’oxydes de fer et d’aluminium. Le réflexe agronomique historique a consisté à utiliser des champignons solubilisateurs de P, capables d’excréter des acides organiques (oxalate, citrate) pour libérer le phosphore. Cependant, l’activation non contrôlée de cette voie métabolique porte un risque majeur : celui d’enclencher la « faim de carbone ». La sécrétion massive d’oxalate est une stratégie coûteuse en énergie pour le champignonOrganismes eucaryotes essentiels à la structure du sol, impliqués dans la décomposition de la matière organique et la formation de symbioses (mycorhizes) qui améliorent la nutrition des plantes et réduisent les pertes de nutriments (Bender et al., 2016; Chois, 2012) → Vocabulaire, qui doit simultanément accélérer la dégradation de la matière organique pour soutenir ce métabolisme, ce qui peut conduire à un effet paradoxal de déstockage du carbone du sol pour libérer un nutriment.

L’alternative agronomiquement vertueuse repose sur le modèle mycorhizien. Les réseaux de mycorhizes arbusculaires, en symbiose avec plus de 80 % des plantes cultivées, prélèvent le P inorganique en solution et le transfèrent directement à la plante par un mécanisme de diffusion facilitée dans les hyphes. Ce service écosystémique ne fait pas appel à la voie de la solubilisation acide par des oxalates, mais à une prospection extensive du volume de sol. La plante hôte fournit le carbone nécessaire au fonctionnement du réseau (entre 10 et 20 % de ses photoassimilats ; Smith & Read, 2008), sans induire de signal de stress carboné pour le champignon qui le pousserait à basculer vers une stratégie saprotrophe. La voie mycorhizienne permet donc de déverrouiller le P du sol de manière ciblée, en maintenant le partenaire fongique dans son rôle de producteur de services symbiotiques et de stabilisateur du carbone via la glycoprotéine glomaline, un agent majeur de l’agrégation. La préservation de ces réseaux par un travail du sol réduit et une fertilisation phosphatée modérée constitue ainsi un levier pour séparer fonctionnellement la nutrition phosphatée de la minéralisation du carbone.

La réversibilité fonctionnelle : propriété émergente de l’holobionte sol

La dualité métabolique fongique — osciller entre l’assimilation de matière organique complexe et la production de biomasse ou d’exsudats minéralisateurs — ne se résume pas à une bascule enzymatique intracellulaire. Elle émerge d’un enchâssement de processus où l’architecture physique du sol, sa mémoire biogéochimique et la dynamique des communautés confèrent au système une capacité de transition réversible. L’holobionte sol, en tant que méta-organisme intégrant les champignons, les bactéries et leurs hôtes végétaux, exprime une plasticité fonctionnelle qui dépasse la somme des réponses individuelles aux gradients redox ou trophiques. Cette section explore trois facettes de cette émergence : la connectivité spatiale des microsites, l’inscription des bascules dans les carbonatesSels de l'acide carbonique présents dans le sol sous forme minérale (calcite, dolomite), constituant le réservoir de carbone inorganique du sol (Batool et al., 2024). Ils jouent un rôle fondamental dans la régulation du pH (pouvoir tampon), la stabilisation de la structure par pontage calcique et peuvent agir comme un puits de carbone à long terme via la formation de carbonates secondaires (pédogéniques) (Ball et al., 2024; Carmi et al., 2018; Khalidy et al., 2022; Monger et al., 2015) → Vocabulaire pédogéniques, et les outils diagnostiques pour une ingénierie raisonnée de l’anoxie relicte.

Le sol comme incubateur archéen : la continuité des microsites

Les sols ne sont pas des réacteurs homogènes mais un assemblage hiérarchisé d’agrégats, de pores et de biofilms dont l’hétérogénéité spatiale définit des microzones de conditions redox et d’activité microbienne contrastées (Ettema et Wardle, 2002). Les hyphes fongiques, bien que souvent perçus comme de simples vecteurs de translocation d’eau et de nutriments, assurent une continuité physique entre des microhabitats disjoints, franchissant les interfaces entre un agrégat aérobie (Eh > 400 mV) et un pore saturé en condition réductrice (Eh < 200 mV). Cette propriété « d’incubateur archéen » connecte les niches, créant un réseau trophique étendu où un même individu fongique peut simultanément exprimer des phénotypes dégradeur et producteur selon la position de ses embranchements (Boswell et al., 2007). Dans un limon battant sujet à la fermeture temporaire de la porosité, la persistance de filaments traversant les croûtes de battance évite la compartimentation des microsites et autorise un couplage fonctionnel entre la litière de surface et les agrégats profonds. Des mesures par microélectrodes suggèrent qu’un hyphe de basidiomycète de 5 µm de diamètre pourrait maintenir un gradient de l’ordre de 200 mV sur une distance de 2 mm — ordres de grandeur issus de modélisation, valeurs débattues —, suffisant pour que l’extrémité apicale en zone anoxique respire via la réduction du NO₃⁻ (Eh ≈ 350 mV) tandis que le thalle en surface oxyde les métabolites fermentaires émis par les bactéries associées (Ponnamperuma, 1972 ; Reddy et DeLaune, 2008). Ainsi la réversibilité fonctionnelleLa **réversibilité fonctionnelle** désigne la propriété qu'ont les communautés microbiennes du sol de pouvoir basculer entre deux états fonctionnels — par exemple **producteur** vs **dégradeur** d'un composé — sans changement de composition taxinomique détectable. Concept-pivot émergent en écologie microbienne des sols, elle défie l'intuition classique selon laquelle une fonction exercée reflète l'identité taxinomique de l'organisme : ici, une même communauté peut, selon les conditions environnementales (potentiel redox, disponibilité en accepteurs d'électrons, état de la matière organique), occuper alternativement des rôles métaboliquement opposés. Le déterminisme principal est gouverné par la **redox ladder** du sol : la position des couples redox disponibles, l'état d'aération, l'humidité reconfigurent en continu le paysage thermodynamique et, avec lui, la fonction métabolique effectivement exprimée. Les implications sont profondes pour l'agronomie : un même inoculum ou une même communauté indigène peut fonctionner comme puits ou comme source d'un élément donné selon le contexte redox — d'où l'importance de la **gestion de l'oxygénation**, du drainage et de la structure pour piloter la fonction, et non pas seulement pour sélectionner les organismes. Concept adjacent à la **plasticité** et à la **propriété systémique** mais distinct : il porte spécifiquement sur la **bidirectionnalité fonctionnelle** d'une communauté stable. → Vocabulaire n’est pas seulement temporelle mais spatialement compilée : l’holobionte exprime en parallèle des voies métaboliques antagonistes, amortissant les fluctuations environnementales sans basculer entièrement d’un état à l’autre.

La mémoire étagée de la fertilité : la réversibilité inscrite dans les carbonates pédogéniques

Les carbonatesSels de l'acide carbonique présents dans le sol sous forme minérale (calcite, dolomite), constituant le réservoir de carbone inorganique du sol (Batool et al., 2024). Ils jouent un rôle fondamental dans la régulation du pH (pouvoir tampon), la stabilisation de la structure par pontage calcique et peuvent agir comme un puits de carbone à long terme via la formation de carbonates secondaires (pédogéniques) (Ball et al., 2024; Carmi et al., 2018; Khalidy et al., 2022; Monger et al., 2015) → Vocabulaire pédogéniques secondaires (CaCO₃ néoformés) sont souvent interprétés comme les vestiges d’un régime hydrique à déficit temporaire ; ils constituent en réalité des archives intégratrices des alternances redox qui ont piloté la réversibilité fongique (Zamanian et al., 2016). La précipitation du carbonate dépend de la pression partielle de CO₂ biologique et du pH, deux paramètres étroitement régulés par l’activité fongique. Lorsqu’un champignon oxalotrophe comme Aspergillus niger excrète de l’acide oxalique, il abaisse le pH de la rhyzosphère jusqu’à 3,5 et solubilise les carbonates présents, libérant le CO₂ et le calcium. Inversement, en phase de basculement où le champignon réduit ses exsudats acides et privilégie des voies de dégradation oxydative, le pH remonte et le CO₂ biogénique peut reprécipiter en carbonates secondaires (Monger et al., 2015). Les lames minces de sols calcimagnésiques révèlent des séquences étagées d’aiguilles d’aragonite et de calcite microcristalline, dont la signature isotopique δ¹³C enregistre des alternances entre contributions C₃ (dégradation ligno-cellulosique) et C₄ (respiration de substrats jeunes) — alternances pilotées par le statut du carbone organique et la dominance momentanée des basidiomycètes du groupe des pourridiés. Ces carbonates ne sont pas inertes ; ils agissent comme un tampon de réversibilité en stockant du CO₂ sous forme minérale lors des épisodes producteurs et en le remobilisant lors des épisodes dégradeurs, amortissant ainsi les oscillations de l’état redox sur une période pluri-saisonnière. La « mémoire étagée » inscrite dans les lamines carbonatées témoigne que l’holobionte sol ne revient jamais exactement à l’état antérieur, mais conserve l’empreinte des bascules antérieures, conférant une hystérèse qui stabilise la trajectoire écologique globale.

Diagnostic redox et gestion de l’anoxie relicte : vers une ingénierie du basculement

La gestion agronomique de la réversibilité fongique repose sur une capacité à diagnostiquer les microzones anoxiques relictes, héritées de périodes d’engorgement ou d’enfouissement, et à anticiper les seuils de basculement du métabolisme communautaire. Les biofilms fongiques de surface (Eh 400–500 mV) fonctionnent comme des oxydateurs puissants tant que le drainage structural maintient une connectivité continue avec l’atmosphère du sol. Dès que cette connectivité est interrompue — par tassement, battance ou saturation capillaire — l’oxygène dissous chute dans les canaux mycéliens en 48 heures, et l’holobionte entre dans une phase de « fermentation émergente » où la communauté bascule d’une respiration aérobie vers la dénitrification puis la méthanogenèse (Reddy et DeLaune, 2008). Un outil diagnostique simple, tel le suivi par microcapteurs du potentiel redoxMesure de l'intensité de l'activité des électrons dans le sol, indiquant sa capacité à oxyder ou réduire des substances chimiques (Cottes, 2019; Rousselot, 2012). Exprimé en millivolts (mV), il définit la séquence d'utilisation des accepteurs d'électrons par les microorganismes (oxygène, nitrates, manganèse, fer, sulfates) en conditions de saturation en eau (Cottes, 2019; Rousselot, 2012) → Vocabulaire à différentes profondeurs couplé à la mesure rapide des gaz émis (N₂O, CH₄) au champ, permet de cartographier les zones d’anoxie relicte et d’identifier les parcelles où la réversibilité productive est compromise. Sur un sol limoneux de la région Centre-Val de Loire, l’incorporation superficielle d’un compost pailleux (5 cm) a généré un pic d’activité laccase fongique dans les 72 heures, avec une remontée de l’Eh de 180 à 320 mV, démontrant la capacité du réseau fongique à rétablir un état aérobie dès lors qu’une source de carbone facilement oxydable est placée au contact des hyphes (Bertrand et al., 2015). À l’inverse, un enfouissement profond (> 15 cm) du même apport a provoqué une chute du redox sous 150 mV et une activation durable des voies fermentaires, avec émission de CH₄ et blocage de la minéralisation azotée. L’ingénierie de la réversibilité consiste donc à piloter la localisation des apports organiques pour favoriser la continuité aérobie des microsites, en évitant l’enfouissement de matière fraîche dans des horizons privés de connectivité fongique. Les stratégies de strip-till avec bandes de mulch de surface permettent d’entretenir un réseau mycélien pérenne qui relie la litière au rhizoplan, stabilisant un état métabolique à dominance productrice et limitant les bascules brutales vers le dégazage de GES.

L’ensemble de ces éléments confirme que la réversibilité fonctionnelle fongique n’est pas une propriété intrinsèque de quelques espèces mais une propriété émergente de l’holobionte sol, conditionnée par une architecture spatiale, une mémoire minérale et une gestion dynamique de l’oxygène.