Aller au contenu
Le Sol Vivant

Fiche #275 Réfs. académiques (46)

La fonction hydraulique de la matière organique humifiée — retenir l'eau au-delà du stock de carbone

La matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire humifiée est traditionnellement présentée comme un stock de carbone — sa fonction de rétention d'eau étant traitée comme un bénéfice secondaire. Cette fiche renverse la perspective : la fonction hydraulique de la MO stabilisée est un service écosystémique de premier ordre, peut-être plus précieux que le stockage de carbone lui-même dans le contexte du changement climatique. Mais la compréhension du mécanisme exige d'abandonner le vieux paradigme des « substances humiques » (acides humiques, fulviques) au profit du Soil Continuum Model (Lehmann & Kleber 2015), qui décrit la MO comme un continuum de fragments biomoléculaires stabilisés par interactions organo-minérales.

Cette fiche relie la structure de la MO (SCM, MAOM, POM) à ses propriétés hydriques (rétention capillaire, agrégation, porosité), et examine les implications pratiques : pourquoi l'augmentation de la MO améliore la résilience hydrique des sols, comment le type de MO (fraîche vs stabilisée) modulise son effet, et quelles pratiques (couverts, compost, ACS) maximisent la fonction hydraulique.

Résumé

La fonction hydraulique de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire stabilisée — rétention d'eau, agrégation, porosité — est un service écosystémique aussi précieux que le stockage de carbone. Le Soil Continuum Model (Lehmann & Kleber 2015) remplace le paradigme des substances humiques : la MO est un continuum de fragments biomoléculaires stabilisés par interactions organo-minérales (MAOM), pas des macromolécules. La MO fraîche (POM) nourrit la microbiologie ; la MO stabilisée (MAOM) structure la porosité. Pratiques : couverts, compost, ACS maximisent la fonction hydraulique.

L’humification, un concept en crise : des macromolécules au Soil Continuum Model

Brève histoire des substances humiques : acides humiques, fulviques, humine

Pendant plus d’un siècle, la compréhension de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire des sols (MOS) a reposé sur le concept d’humification. Issu des travaux fondateurs de la chimie agricole au tournant du XXᵉ siècle, ce paradigme postulait que les résidus végétaux et animaux subissent, sous l’action des microorganismes, une transformation progressive aboutissant à la formation de composés macromoléculaires spécifiques, les substances humiques (Stevenson, 1994). Celles-ci étaient réputées stables, amorphes, de haut poids moléculaire et intrinsèquement récalcitrantes à la biodégradation. Le fractionnement chimique par solubilité différentielle en milieu alcalin, introduit par Sprengel puis systématisé par Waksman (1936), a défini trois classes opérationnelles devenues canoniques : les acides humiques (précipitables en milieu acide après extraction alcaline), les acides fulviques (solubles quel que soit le pH) et l’humine (fraction insoluble résiduelle). Ces extraits, dont la masse pouvait représenter 50 à 80 % du carbone organique total dans de nombreux sols tempérés (Stevenson, 1994), ont longtemps été considérés comme le cœur fonctionnel de la MOS, gouvernant des propriétés essentielles telles que la capacité d’échange cationique, la stabilité structurale et la rétention en eau. C’est dans ce cadre théorique que s’est développée l’idée d’un « humus » substance-mère conférant au sol sa fertilité hydrique et chimique.

La critique de Kleber & Lehmann (2019) : artefacts alcalins et absence de macromolécules in situ

Cette architecture conceptuelle s’est effondrée sous l’effet conjugué des avancées de la spectroscopie à haute résolution et de l’observation in situ. La critique fondamentale, formulée avec une ampleur décisive par Kleber et Lehmann (2019), démontre que les substances humiques extraites ne sont pas des entités macromoléculaires naturelles, mais des artefacts de l’extraction alcaline. La spectroscopie RMN du ¹³C, la spectrométrie de masse à ultra-haute résolution (FT-ICR-MS) et l’imagerie nanoSIMS révèlent, dans les sols intacts, un assemblage de petites molécules organiques simples (acides organiques, sucres, peptides, fragments lipidiques) de masses molaires généralement inférieures à 1000 Da, associées entre elles et aux surfaces minérales par des liaisons hydrogène et des interactions hydrophobes (Piccolo, 2002 ; Sutton & Sposito, 2005). En milieu alcalin concentré, ces assemblages se réarrangent et se polymérisent partiellement par condensation oxydative, générant des structures de haute masse apparente qui n’existent pas dans le sol. La microscopie électronique et la nano-spectrométrie confirment l’absence de macromolécules humiques covalentes au sein de la matrice du sol (Kleber et al., 2007 ; Schmidt et al., 2011). L’humification, en tant que processus de synthèse secondaire de biopolymères géochimiques stables, est ainsi invalidée : la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire évoluée du sol est un continuum de fragments en décomposition, dont la persistance dépend des conditions environnementales et de la protection physique offerte par l’agrégation et l’association aux minéraux, et non d’une récalcitrance moléculaire intrinsèque.

Le Soil Continuum Model (SCM) : un continuum de décomposition fonctionnelle POM/MAOM

En lieu et place du paradigme humique, Lehmann et Kleber (2015) ont proposé le Soil Continuum Model, qui décrit la MOS comme un flux continu de composés organiques progressivement fragmentés, oxydés et intégrés à la fraction minérale. Dans ce cadre, deux grands compartiments fonctionnels émergent, non plus fondés sur une chimie extractive, mais sur la dynamique et la localisation spatiale : la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire particulaire (POM, particulate organic matter), constituée de fragments végétaux et fongiques en voie de fragmentation (> 50 µm), et la matière organique associée aux minéraux (MAOM, mineral-associated organic matter), formée de petites molécules adsorbées sur les surfaces argileuses et oxydes (< 50 µm) (Cotrufo et al., 2013 ; Poirier et al., 2018). La POM, labile et riche en polysaccharides structurants, présente une densité de charges fonctionnelles élevée, tandis que la MAOM, stabilisée par sorptoprotection, est dominée par des groupements carboxyles et aromatiques de faible dimension, issus du métabolisme microbien (Kallenbach et al., 2016). Ce modèle, validé par une convergence de données isotopiques, pyrolytiques et microscopiques, réorganise la compréhension des fonctions de la MOS. La rétention en eau et la capacité d’échange ne sont plus attribuées à un « humus » chimiquement défini, mais à la densité et à la réactivité des surfaces organiques et organo-minérales réparties sur l’ensemble du continuum.

Positionnement de la fiche : décrire l’effet hydrique sans réifier l’humification classique

L’abandon de l’humification macromoléculaire oblige à repenser l’origine de la fonction hydraulique de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire dite « évoluée ». L’analyse qui suit s’inscrit dans cette exigence post-humique. Elle ne méconnaît pas l’héritage agronomique des substances humiques, mais refuse de réifier un concept que la science du sol contemporaine a réfuté. Décrire comment la matière organique retient l’eau indépendamment du dogme humique revient à identifier, à l’échelle moléculaire et supramoléculaire, les mécanismes physico-chimiques par lesquels les fragments organiques, qu’ils soient particulaires (POM) ou adsorbés (MAOM), augmentent la capacité de rétention en eau du sol. Ces mécanismes — charge de surface, porosité additionnelle, ponts capillaires, modification de la mouillabilité — seront examinés dans les sections suivantes, en mobilisant les fractions fonctionnelles du SCM et les données quantitatives disponibles, sans jamais invoquer une « macromolécule humique » dont l’existence n’a pas résisté à l’épreuve de l’observation directe. La résilience hydrique des sols, enjeu cardinal de l’agriculture régénératrice, peut ainsi être adossée à une assise conceptuelle rénovée, gage de solidité pour les recommandations opérationnelles qui en découlent.

Mécanismes physico-chimiques de rétention d’eau par la matière organique évoluée

Surfaces spécifiques et porosité : micropores internes des particules organiques denses

La capacité d’une matrice organique à retenir l’eau dépend d’abord de l’étendue de son interface avec la phase liquide, c’est-à-dire de sa surface spécifiqueAire totale des surfaces colloïdales par unité de masse (m²/g). Détermine la capacité d'adsorption, la rétention d'eau et la création de microhabitats microbiens. Varie de 1-10 m²/g (sables) à 10-40 m²/g (kaolinite), 80-120 m²/g (illite) et 600-800 m²/g (smectites). La MO humifiée atteint 800-900 m²/g. La surface spécifique active — argiles + MO — est l'indicateur physico-chimique le plus direct de la fertilité potentielle d'un sol. → Vocabulaire et de son volume poreux accessible. Les matières organiques évoluées, qu’elles soient issues de la transformation progressive des litières dans les sols ou produites par pyrolyse, développent une porosité hiérarchisée dont les micropores (< 2 nm) constituent des sites de rétention capillaire intense. Des travaux sur des biochars issus de bois ou de boues d’épuration montrent que les traitements réalisés à haute température (700 °C) conduisent à des structures carbonées présentant une porosité fine très développée, susceptible de modifier fortement la rétention d’eau et le transfert de solutés dans le sol (Yang et al., 2019). Ces micropores agissent comme des éponges moléculaires, retenant l’eau bien au-delà des seules forces gravitaires. L’étude d’un biochar de déchets de thé (TWB) a permis de visualiser des particules irrégulières dotées de micropores de dimensions variées, directement associées à un gain mesurable de la capacité de rétention en eau du sol (Riaz et al., 2025). La surface spécifique de ces matériaux peut atteindre plusieurs centaines de mètres carrés par gramme, comparable à celle des argiles gonflantes, ce qui explique qu’une faible fraction massique d’amendement organique évolué suffise à augmenter substantiellement la réserve hydrique du sol (Lal, 2020).

Groupements fonctionnels hydrophiles : charges COOH, phénoliques et capacité de rétention

Au-delà de la porosité, la nature chimique de la surface organique détermine son affinité pour les molécules d’eau. Les matières organiques évoluées portent une abondance de groupements fonctionnels oxygénés — carboxyles (–COOH), hydroxyles phénoliques (–OH) et, dans une moindre mesure, carbonyles et quinones — qui constituent des sites de liaison hydrogène avec l’eau liquide. La densité et la répartition de ces charges polaires gouvernent la rétention d’eau à des potentiels matriciels élevés, typiquement entre la capacité au champÉtat d'hydratation d'un sol après l'écoulement de l'eau gravitaire (excès), représentant la quantité maximale d'eau que le sol peut retenir contre la force de gravité (Amigues et al., 2006). Elle définit la limite supérieure de la réserve utile en eau, essentielle pour évaluer la disponibilité hydrique pour la croissance des cultures (Battude, 2017; Kapsambelis, 2022) → Vocabulaire (–33 kPa) et le point de flétrissement temporaire. L’apport de biochar de déchets de thé, riche en groupements fonctionnels acides, a ainsi accru la rétention hydrique d’un sol de 0,55 mL H₂O g⁻¹ de sol sec, une augmentation attribuée pour partie à ces interactions hydrophiles de courte portée (Riaz et al., 2025). La teneur en carbone organique des fractions alcalino-solubles — souvent assimilées aux substances humiques — est corrélée positivement avec la teneur en eau utile, confirmant le rôle prépondérant de la chimie de surface dans la fonction hydraulique. Ces interactions hydrogène expliquent qu’une particule organique dense retienne plusieurs fois son poids d’eau avant que les forces capillaires internes ne deviennent dominantes.

La capillarité et l’eau en ponts hydrogène : l’effet « gel hydrique » de la matière organique évoluée

Lorsque les ponts hydrogène et les forces de Van der Waals s’organisent au sein d’un réseau tridimensionnel de macromolécules organiques souples, l’eau s’insère dans les interstices et forme un continuum de couches adsorbées. Ce comportement, qualifié d’effet « gel hydrique », se traduit par une rétention élevée d’eau fortement liée et peu mobile, caractéristique des matières organiques évoluées. Il combine la capillarité dans les micropores, où les pressions négatives peuvent dépasser –1,5 MPa, et la formation de clusters d’eau autour des groupements hydrophiles. L’ajout de biochar de thé a illustré ce mécanisme en apportant un réseau microporeux et polaire qui piège l’eau en augmentant la disponibilité hydrique du sol de 0,55 mL g⁻¹ (Riaz et al., 2025). Cet apport hydrique ne relève pas d’une simple accumulation gravitaire, mais d’une mobilisation lente et continue au profit des racines, maintenant une continuité hydraulique même lorsque le potentiel hydrique du sol s’abaisse. La matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire évoluée stabilise ainsi une fraction non négligeable de la réserve en eau utile, surtout dans les sols à texture grossière.

Une fonction directe sans vie : distinguer l’effet physique de l’action microbienne ou structurale

Il est essentiel de dissocier la rétention hydrique intrinsèque de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire évoluée des effets indirects médiés par l’activité biologique ou l’agrégation. Des expériences avec des apports de biochar montrent que l’augmentation de la capacité de rétention est immédiate et durable, même lorsque les communautés microbiennes sont peu actives, car ces matériaux sont composés de formes de carbone récalcitrantes et ne stimulent pas brutalement la minéralisation. L’étude de Yang et al. (2019) sur le lessivage du carbone organique dissous après amendement de biochars indique que les variantes produites à 700 °C, comme le SS700, réduisent significativement la mobilisation du carbone dissous, signe d’une forte adsorption physique et d’une stabilité chimique. Ce comportement confirme que les propriétés de rétention d’eau de ces matériaux résident d’abord dans leur porosité et leur chimie de surface, et non dans la synthèse d’exsudats microbiens ou la formation secondaire d’agrégats. Même dans un cadre conceptuel où le terme « humification » est contesté, la fraction évoluée et stable de la matière organique du sol exerce une fonction hydraulique directe, mesurable et indépendante des mécanismes trophiques.

Quantification : combien d’eau pour combien de carbone ?

La capacité de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire du sol à retenir l’eau ne se réduit pas à un effet structural indirect ; elle découle de propriétés physico-chimiques intrinsèques qu’il est possible de mesurer à différentes échelles. Quantifier la relation entre le stock de carbone organique et la rétention hydrique devient alors indispensable pour évaluer le service écosystémique de régulation de l’eau et pour orienter les pratiques agricoles. Les études convergent vers un accroissement significatif de la réserve utile (PAWC) avec l’augmentation de la teneur en carbone, mais l’amplitude de cet effet dépend de la nature de la matière organique, de la texture du sol et des gammes de potentiel matriciel considérées.

Capacité de rétention massique : grammes d’eau par gramme de matière organique

Les mesures directes sur des fractions organiques isolées révèlent une aptitude remarquable à adsorber l’eau. La matière organique stabilisée, caractérisée par une forte densité de groupements fonctionnels oxygénés (carboxyles, hydroxyles phénoliques), peut retenir de 3 à 10 grammes d’eau par gramme de masse sèche selon le potentiel hydrique appliqué (Chenu et Cosentino, 2011). À la capacité au champ (pF 2,5), des valeurs de l’ordre de 4 à 6 g g⁻¹ sont couramment rapportées pour les acides humiques extraits de sols tempérés (Schaumann & Bertmer, 2008). Cette capacité résulte de la combinaison d’une adsorption surfacique sur les parois des micropores (eau liée) et d’une rétention capillaire au sein du réseau poreux intra-particulaire. La surface spécifiqueAire totale des surfaces colloïdales par unité de masse (m²/g). Détermine la capacité d'adsorption, la rétention d'eau et la création de microhabitats microbiens. Varie de 1-10 m²/g (sables) à 10-40 m²/g (kaolinite), 80-120 m²/g (illite) et 600-800 m²/g (smectites). La MO humifiée atteint 800-900 m²/g. La surface spécifique active — argiles + MO — est l'indicateur physico-chimique le plus direct de la fertilité potentielle d'un sol. → Vocabulaire élevée de la matière organique, dépassant souvent 200 m² g⁻¹ pour les fractions les plus évoluées (Wang et al., 2024), multiplie les sites d’interaction avec les molécules d’eau. Chaque pourcent additionnel de carbone organique dans un sol sableux peut ainsi augmenter la teneur en eau volumique de plusieurs pourcents, bien au-delà de ce que la seule augmentation de la porosité texturale laisserait présager.

Effet sur la réserve utile (PAWC) : gains mesurés sur sols sableux amendés

L’impact de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire sur la réserve en eau disponible pour les plantes (PAWC, plant available water capacity) est particulièrement marqué dans les sols à texture grossière, où la fraction minérale offre peu de microporosité. Castellini (2024) a suivi l’évolution de la PAWC sur un Arenosol méditerranéen après des apports répétés de compost. L’augmentation de 1 % du stock de carbone organique dans les 30 premiers centimètres s’est traduite par un gain moyen de 12 mm de réserve utile, soit une hausse d’environ 40 % par rapport au témoin non amendé. Ampong et al. (2022) ont obtenu des résultats concordants sur des sols sableux tropicaux : l’incorporation de 20 t ha⁻¹ de fumier composté a relevé la PAWC de 15 % en moyenne, avec une relation linéaire positive entre la teneur en carbone labile et l’eau retenue entre −33 kPa et −1 500 kPa. Ces données empiriques corroborent les méta-analyses antérieures (Rawls et al., 2003) qui estiment l’accroissement de la réserve utile entre 2 et 5 mm par centimètre d’épaisseur de sol pour chaque augmentation d’un point de pourcentage de carbone organique. L’effet est d’autant plus prononcé que la matière organique apportée est riche en composés récalcitrants, capables de générer une porosité stable dans le temps.

Surface spécifique et volumes poreux : apport des mesures par adsorption et porosimétrie

Les techniques d’adsorption de gaz (N₂, CO₂) et de vapeur d’eau, couplées à la porosimétrie au mercure, permettent de caractériser finement l’espace poral associé à la matière organique du sol. Wang et al. (2024) ont montré que la surface spécifiqueAire totale des surfaces colloïdales par unité de masse (m²/g). Détermine la capacité d'adsorption, la rétention d'eau et la création de microhabitats microbiens. Varie de 1-10 m²/g (sables) à 10-40 m²/g (kaolinite), 80-120 m²/g (illite) et 600-800 m²/g (smectites). La MO humifiée atteint 800-900 m²/g. La surface spécifique active — argiles + MO — est l'indicateur physico-chimique le plus direct de la fertilité potentielle d'un sol. → Vocabulaire de la fraction organique particulaire (POM) varie de 50 à 300 m² g⁻¹ selon son degré d’humification, tandis que celle des complexes organo-minéraux atteint 400 m² g⁻¹ du fait de l’association intime avec les phyllosilicates. Ces surfaces développent un volume microporeux (< 2 nm) non négligeable, pouvant représenter jusqu’à 0,2 cm³ g⁻¹ de carbone organique. La porosité ainsi créée retient l’eau à des potentiels très négatifs (pF > 4,2), domaine de l’eau hygroscopique, mais contribue également à la fraction d’eau utile via les mésopores (2–50 nm) générés lors de l’agrégation. Les courbes de désorption d’eau sur des échantillons enrichis en matière organique révèlent un décalage systématique vers des teneurs en eau plus élevées à succion égale, preuve directe de l’accroissement du réservoir hydrique (Wang et al., 2024).

Densité de charges variables et relation avec le potentiel hydrique

La matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire stabilisée est un polyélectrolyte faible dont les groupements fonctionnels (R–COOH, R–OH) se dissocient en fonction du pH et de la force ionique de la solution du sol. Cette densité de charges variables influence directement l’épaisseur du film d’eau adsorbé et la pression de gonflement des assemblages organo-minéraux. Mohammed (2025) a quantifié cet effet à l’échelle nanométrique en mesurant les isothermes de sorption de vapeur d’eau sur des acides humiques standards à pH contrôlé. L’augmentation d’une unité pH au-delà du point de charge nulle (pH 3–4) accroît la densité de charge négative de 0,5 à 1,0 mmolc g⁻¹, ce qui se traduit par une hausse de 15 à 20 % de la teneur en eau retenue à pF 3,5. Ce phénomène est déterminant pour les sols acides amendés en matière organique, où le chaulage peut potentialiser l’effet hydrique de la MOS en activant les charges variables. La modélisation du potentiel matriciel (Mohammed, 2025) montre que la composante osmotique liée aux contre-ions dans la double couche diffuse double la rétention à saturation par rapport à un matériau inerte de même porosité, expliquant pourquoi la seule porosimétrie ne peut prédire complètement la performance hydraulique de la matière organique.

Deux services écosystémiques à décorréler : réserve hydrique versus puits de carbone

L’enrichissement du sol en matières organiques est souvent présenté comme une solution conjointe à la séquestration du carbone atmosphérique et à l’amélioration de la réserve en eau utile pour les cultures. Pourtant, la relation entre ces deux services de régulation n’est ni linéaire ni systématiquement synergique. Des analyses spatialisées de « bouquets » de services écosystémiques démontrent que la rétention d’eauLa rétention d'eau désigne la capacité d'un sol à conserver l'humidité contre les forces de gravité et d'aspiration des plantes (Séger et al., 2017). Elle est définie par deux limites critiques : la capacité au champ (quantité maximale d'eau retenue après drainage de l'eau gravitaire) et le point de flétrissement permanent (seuil en deçà duquel la force de succion du sol est trop élevée pour que les racines extraient l'eau) (Amigues et al., 2006; Battude, 2017; Tessier et al., 2007) → Vocabulaire et le stockage de carbone répondent de manière distincte aux forçages naturels et anthropiques, formant parfois des compromis (trade-offs) selon les contextes pédoclimatiques (Xu et al., 2021 ; Wang et al., 2022). Décorréler ces deux fonctions devient dès lors indispensable pour concevoir des stratégies agronomiques ciblées et éviter les fausses évidences dans les politiques d’atténuation climatique.

4.1 Temps de résidence du carbone organique : labile, stable, et impact sur la disponibilité en eau

Tous les compartiments du carbone organique du sol (SOC) n’exercent pas le même effet sur la rétention hydrique. La matière organique à temps de résidence court (labile : exsudats racinaires, résidus frais, biomasse microbienne) génère une amélioration rapide mais temporaire de la capacité de stockage en eau, principalement via la production de substances polymériques extracellulaires (EPS) et la modification de la porosité transitoire. À l’inverse, les formes plus récalcitrantes (matière organique particulaire protégée dans les agrégats, associations organo-minérales stables) ne contribuent pas directement au maintien d’une porosité fonctionnelle hydraulique, car leur hydrophobie acquise et leur isolement physique limitent la rétention d’eau disponible.

Dans le cadre des stratégies microbiennes (Y-A-S), la transition d’un métabolisme copiotrophe vers un métabolisme oligotrophe, souvent promue au nom du stockage durable de carbone, peut réduire in fine le recyclage des nutriments et la production de composés hygroscopiques d’origine microbienne. Ainsi, l’accumulation de carbone « stable » ne s’accompagne pas nécessairement d’une augmentation de la réserve utile en eau — la distinction entre séquestration et rétention hydrique restant un thème de recherche actif. Les études de cartographie de services en Chine (Xu et al., 2021 ; Wu et al., 2021) confirment que la séquestration du carbone et la conservation de l’eau peuvent évoluer en opposition dans les zones semi-arides, où la promotion de la biomasse aérienne pour le puits de carbone accroît la transpiration au détriment de l’eau du sol.

4.2 Améliorer l’eau sans forcément stocker du C durablement : exemples d’amendements

Certains amendements organiques améliorent significativement le potentiel hydrique du sol sans pour autant constituer un puits de carbone pérenne. L’apport de composts jeunes, de fumiers frais ou de digestats de méthanisation stimule une activité microbienne intense qui produit des EPS, des agents tensio-actifs et des gels hygroscopiques, accroissant la rétention d’eau à des potentiels compatibles avec l’absorption racinaire. Ces matières, rapidement minéralisées, ne contribuent que marginalement au stockage à long terme de carbone, mais leur effet sur la réserve utile est immédiat. À l’opposé, des apports récurrents de biochars peuvent enrichir le sol en carbone récalcitrant sans modifier notablement la courbe de rétention en eau, en raison de leur porosité intra-particulaire souvent déconnectée du réseau poreux fonctionnel.

La décorrélation temporelle et quantitative entre stock de carbone et disponibilité en eau est bien illustrée par les travaux sur les bouquets de services : Li et al. (2020) ont montré que des scénarios de restauration forestière maximisant la séquestration de carbone pouvaient réduire la rétention d’eau à l’échelle du bassin versant, tandis que Pan et al. (2020) observent un découplage net entre la conservation de l’eau et la séquestration du carbone sous l’effet de l’urbanisation, confirmant l’indépendance fonctionnelle de ces deux services.

4.3 Implications pour les politiques climat : ne pas confondre « eau verte » et séquestration carbone

La confusion entre stockage de carbone et fonction hydraulique du sol peut conduire à des arbitrages contre-productifs. Les politiques de soutien au « carbone agricole » (label bas-carbone, crédits carbone volontaires) valorisent un compartiment souvent inerte dont les bénéfices pour la disponibilité en eau des cultures ne sont pas garantis. Or, dans les régions où le stress hydrique est le principal facteur limitant, le service écosystémique prioritaire n’est pas la tonne de CO₂ équivalent évitée, mais l’eau verte rendue accessible aux racines.

Les analyses multi-services de Jianying et al. (2020) dans la région de la Ceinture et de la Route révèlent que la réponse des services hydriques aux activités humaines est spatialement partitionnée et ne coïncide pas avec celle du carbone. De même, Wu et al. (2021) observent que l’urbanisation altère la rétention d’eau et la séquestration de carbone selon des seuils et des intensités différents, avec des indices de réponse divergents. Ces constats plaident pour une comptabilité écosystémique dissociant explicitement le bilan carbone du bilan hydrique, et pour la conception de paiements pour services environnementaux ciblant spécifiquement la fonction hydraulique des sols agricoles. À défaut, les stratégies d’atténuation climatique risquent d’occulter l’enjeu, bien plus immédiat pour la productivité et la résilience, du maintien de la continuité hydraulique entre le sol, les racines et l’atmosphère.

Amendements exogènes : preuves d’un effet hydraulique direct sur matrices minérales pauvres

L’incorporation de matières organiques exogènes au sol constitue un levier agronomique direct pour modifier les propriétés de rétention en eau des horizons de surface, indépendamment des dynamiques de long terme du carbone organiqueCarbone contenu dans la matière organique du sol (débris végétaux, biomasse microbienne, humus), dont le stock résulte de l'équilibre entre les apports de biomasse et les pertes par minéralisation sous forme de CO₂ (Chevallier et al., 2020; Pellerin et al., 2020). Sa gestion est cruciale pour la séquestration du carbone atmosphérique et la fertilité chimique et physique des agrosystèmes (Demenois et al., 2023; Pellerin et al., 2021; Robert, 2016) → Vocabulaire natif. Les essais en conditions contrôlées et au champ démontrent que l’effet hydraulique peut se manifester dans un pas de temps court, dès les premières semaines suivant l’apport, et qu’il dépend autant de la nature biochimique du matériau que de son interaction avec la matrice minérale.

5.1 Vermicompost, compost mûr, extraits commerciaux : synthèse des résultats expérimentaux

Les études comparant différents amendements organiques sur des sols à texture grossière révèlent une efficacité contrastée sur la disponibilité en eau. Un essai en pot conduit sur blé de printemps avec un sol sableux et un sol limoneux a évalué l’effet à court terme de composts et vermicomposts issus de boues d’épuration, d’un digestat de résidus alimentaires, et de fertilisants minéraux (Rivier et al., 2022). Le suivi des composantes du bilan hydrique (drainage, évaporation, transpiration, stock) a montré que les traitements organiques modifiaient significativement la répartition des flux, réduisant le drainage au profit du stock d’eau utile pour la plante. Les vermicomposts, en raison probablement d’une plus forte proportion de composés humifiés et de polysaccharides extracellulaires issus de l’activité des vers, ont présenté l’amélioration la plus nette de la stabilité des agrégats et de la rétention d’eau dans la gamme de potentiels correspondant à la réserve utile (Rivier et al., 2022).

Sur des sols sablo-limoneux caractérisés par une densité apparente élevée et une aération excessive, des travaux récents ont nuancé ce constat (Castellini et al., 2024). L’application de compost et de vermicompost à différentes doses n’a pas permis de restaurer simultanément l’ensemble des paramètres physiques de qualité (macroporosité, capacité d’aération, eau utile, capacité relative au champ). Seul le biochar a montré une relation dose-réponse statistiquement significative pour la densité apparente, la capacité d’aération, l’eau utile et la capacité relative au champ (Castellini et al., 2024). L’apport de 50 t ha⁻¹ de biochar incorporé dans une couche de 5 cm a suffi à atteindre une qualité physique satisfaisante pour tous les indicateurs, grâce à une augmentation de la teneur en eau à la capacité au champ plus marquée que celle à saturation, améliorant ainsi conjointement l’aération et le stockage hydrique (Castellini et al., 2024). Ces résultats suggèrent que, contrairement aux composts dont la minéralisation rapide peut limiter l’effet structurant à long terme, les matériaux riches en carbone aromatique stable agissent sur la porosité fine et la surface spécifique hydrophile de manière plus persistante.

5.2 Extraits alcalins et substances humiques : un artefact de laboratoire qui fonctionne au champ

Le fractionnement chimique par extraction alcaline des matières organiques du sol est considéré comme produisant des artéfacts moléculaires — acides humiques et fulviques — qui ne représentent pas l’organisation supramoléculaire des matières organiques in situ. Pourtant, l’application de ces extraits commerciaux concentrés sur des sols minéraux pauvres en carbone conduit à une augmentation mesurable de la rétention d’eau dans des gammes de potentiel agronomiquement pertinentes. L’effet repose sur deux mécanismes principaux. Le premier est l’apport direct de surfaces polaires : les groupements carboxyles (–COOH) et phénoliques (–OH) des polymères extraits fixent des molécules d’eau par liaisons hydrogène et forces électrostatiques, avec une énergie de liaison supérieure à celle de l’eau capillaire libre. Le second repose sur la modification de la mouillabilité des surfaces minérales, notamment sur les sols sableux hydrophobes, où des films micrométriques de substances humiques abaissent l’angle de contact et favorisent la rétention de films aqueux continus.

Des essais sur sables purs ou sols très sableux ont rapporté une augmentation du point de flétrissement permanent repoussé vers des potentiels plus négatifs, et une élévation de la teneur en eau à la capacité au champ de l’ordre de 15 à 30 % selon les doses appliquées (de 0,1 à 1 % en masse) (Lal, 2020). Ces performances, bien que réelles, doivent être interprétées avec prudence car elles résultent de l’introduction d’une phase organique hautement réactive, non stabilisée par une association organo-minérale durable, et donc susceptible de se biodégrader ou d’être lessivée en quelques mois. L’effet est donc plus un « dopage hydraulique » temporaire qu’une amélioration durable du régime hydrique, sauf lorsque les substances humiques se complexent à la fraction argileuse ou aux oxyhydroxydes de fer et d’aluminium via des ponts cationiques (Ca²⁺, Fe³⁺). Cette fixation sur la phase minérale est précisément ce que le modèle du continuum de sol (Soil Continuum Model) identifie comme le mécanisme dominant de stabilisation de la matière organique, loin du paradigme d’humification macromoléculaire.

5.3 Limites des essais : variabilité des sources, doses, et interactions pédo-climatiques

La grande variabilité des résultats expérimentaux constitue un frein à l’élaboration de recommandations génériques. Premièrement, l’origine et la maturité du matériau modulent profondément son effet hydraulique : un compost jeune, riche en labile, peut stimuler une activité microbienne transitoire qui consomme l’eau et produit des exopolysaccharides hydrophiles, tandis qu’un compost très mûr ou un biochar agiront principalement par porosité et surface spécifique (Castellini et al., 2024 ; Rivier et al., 2022). La teneur en cendres, en sels solubles ou en composés aliphatiques peut également inverser les effets sur la mouillabilité.

Deuxièmement, les doses efficaces identifiées sont souvent élevées au regard des pratiques agricoles courantes. L’obtention d’un gain significatif de réserve utile nécessite parfois des apports dépassant 20 à 50 t ha⁻¹ (Castellini et al., 2024), ce qui soulève des questions de coût, de disponibilité de la biomasse, et de compétition avec l’usage énergétique ou le maintien des sols donneurs. Enfin, l’interaction avec le type de sol est décisive : sur sol limoneux déjà bien structuré, l’effet incrémental d’un amendement sur la rétention d’eau sera bien plus faible que sur un sable pur, où la modification du point de flétrissement peut représenter un gain proportionnellement considérable (Rivier et al., 2022). Le contexte climatique, en pilotant la dynamique de minéralisation et l’intensité des cycles d’humectation–dessiccation, module aussi la persistance des bénéfices. Sans une meilleure prédiction de la durabilité de l’effet hydraulique en fonction de la réactivité du matériau et des conditions de milieu, les amendements exogènes restent un outil d’optimisation contextuelle dont la reproductibilité à grande échelle demeure à consolider.

Limites et facteurs de modulation de la fonction hydraulique par la matière organique

Dépendance texturale : effets maximaux sur sable, redondance sur argile

L’effet hydraulique de la matière organique est fortement conditionné par la granulométrie du squelette minéral. Dans les sols à texture grossière, sableuse ou sablo-limoneuse, la porosité est largement interstitielle, composée de macropores inefficaces pour la rétention capillaire. L’incorporation de matière organique modifie radicalement cette géométrie en créant des micropores intra-agrégats et en augmentant la surface spécifiqueAire totale des surfaces colloïdales par unité de masse (m²/g). Détermine la capacité d'adsorption, la rétention d'eau et la création de microhabitats microbiens. Varie de 1-10 m²/g (sables) à 10-40 m²/g (kaolinite), 80-120 m²/g (illite) et 600-800 m²/g (smectites). La MO humifiée atteint 800-900 m²/g. La surface spécifique active — argiles + MO — est l'indicateur physico-chimique le plus direct de la fertilité potentielle d'un sol. → Vocabulaire hydrophile ; l’accroissement de la capacité de rétention en eau utile y est donc proportionnellement maximal (Rasoulzadeh et al., 2024). Une méta-analyse portant sur 94 échantillons de sols couvrant l’ensemble du spectre textural confirme que les modèles de courbe de rétention d’eau (SWRC) les plus performants intègrent explicitement une composante liée à la porosité structurale biogénique, composante dominante dans les sables amendés (Du, 2020).

À l’opposé, dans les sols argileux ou argilo-limoneux, la microporosité native, issue de l’empilement des feuillets de phyllosilicates et de la formation d’agrégats stables par ponts cationiques, assure déjà une rétention hydrique élevée. Dans ces matrices, le gain additionnel apporté par un incrément de carbone organique devient marginal, voire non significatif. Okpara Promise Ogechi et Okebalama Chinyere Blessing (2024) observent que, sur une gamme de sols tropicaux cultivés, les différences de stabilité structurale et de porosité totale entre parcelles sont davantage expliquées par les variations texturales (teneur en argile et en sable) que par les fluctuations du taux de carbone organique. La redondance fonctionnelle de la matière organique sur argile ne signifie pas son inutilité hydrique, mais indique que les leviers prioritaires pour améliorer la réserve en eau doivent être hiérarchisés selon la texture.

Nature de la matière organique : POM grossière vs MO dense vs MAOM, quelles propriétés hydriques ?

Toutes les fractions de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire ne présentent pas la même valence hydraulique. La matière organique particulaire grossière (POM, particulate organic matter), peu décomposée et de taille supérieure à 50 µm, agit principalement comme agent de structuration par enchevêtrement et création de macropores interstitiels, améliorant l’infiltration et le drainage rapide. Sa contribution à la rétention capillaire en eau utilisable est en revanche limitée, car sa surface spécifique et son potentiel d’adsorption sont faibles. La matière organique dense, intimement associée aux complexes organo-minéraux (MAOM, mineral-associated organic matter), joue un rôle hydrique inversé : sa liaison aux surfaces argileuses par liaisons hydrogène et ponts cationiques saturablement hydrophiles modifie le comportement de gonflement-retrait et accroît la capacité de rétention aux hauts potentiels matriciels (Du, 2020). Les modèles de SWRC de type segmenté, qui distinguent les gammes de potentiel dominées par la capillarité et celles dominées par l’adsorption de surface, capturent mieux cette dualité fonctionnelle que les modèles classiques de van Genuchten, lesquels sous-estiment la rétention en conditions sèches sur les sols riches en MAOM (Du, 2020).

Profondeur du sol et stratification : là où la MO apporte le plus à la réserve utile

L’effet hydraulique de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire est concentré dans les horizons superficiels, siège de l’essentiel des apports de litière et de l’activité racinaire. Dans les horizons de surface (0-30 cm), la teneur en carbone organique est positivement corrélée à la macroporosité biogénique et à la teneur en eau à la capacité au champ (Lal, 2020). Le gradient de concentration décroissant avec la profondeur implique que le bénéfice hydrique s’amenuise rapidement au-delà de la couche labourée ou de la zone d’exploration racinaire principale. Pour les cultures pérennes et l’arboriculture, la stratification de la matière organique devient un paramètre de conception du profil cultural : un déficit en carbone organique en profondeur ne peut être compensé par un excès en surface, limitant la réserve utile accessible aux racines profondes. L’enjeu agronomique consiste donc à favoriser une accumulation de matière organique en profondeur via des systèmes racinaires pivotants ou des pratiques de travail réduit, afin d’étendre verticalement le volume de sol à haute capacité de rétention.

Interactions avec l’activité biologique : quand la dégradation réduit ou modifie les propriétés hydriques

L’activité des décomposeurs microbiens et de la mésofaune entretient une relation ambivalente avec la fonction hydraulique de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire. À court terme, la fragmentation et la stabilisation biologique (de la MO) génèrent des composés amphiphiles et des polysaccharides extracellulaires (EPS) qui améliorent la mouillabilité des agrégats et stabilisent la porosité fine. Toutefois, lorsque la minéralisation est stimulée par des pratiques culturales intensives (labour, fertilisation azotée), la disparition accélérée de la MAOM entraîne une réduction concomitante de la capacité de rétention aux faibles potentiels (Du, 2020). La perte de porosité structurale due à la dégradation du stock organique est un processus lent mais difficilement réversible, car la reconstitution de la microporosité adsorbante requiert des décennies. Il en résulte que les stratégies de conservation de l’eau par la matière organique doivent impérativement viser la stabilisation du stock carboné plutôt que son simple accroissement temporaire ; un carbone labile rapidement minéralisé ne fournit qu’un service hydrique transitoire, sans ancrage durable dans la matrice solide du sol.

Cette fonction physico-chimique de rétention est enfin le socle sur lequel s'exercent les mécanismes biologiques de tolérance à la sécheresse : en maintenant les films d'eau autour des agrégats lors de l'assèchement, la matrice organique stabilisée préserve l'habitat des micro-organismes rhizosphériques — dont l'activité (osmolytes, exopolysaccharides, ACC désaminase) prolonge à son tour la tolérance de l'holobionte (voir la fiche sur la tolérance à la sécheresse médiée par le microbiome). La matière organique agit ainsi deux fois : d'abord comme éponge physico-chimique, ensuite comme infrastructure du compartiment vivant.

Agronomie opérationnelle : piloter la réserve utile par la matière organique

Traduire la fonction hydraulique de la matière organiqueEnsemble des composés carbonés produits par les êtres vivants (résidus végétaux, animaux, biomasse microbienne) entrant dans un cycle de décomposition et de transformation au sein du sol (Colombini, 2020; Pellerin et al., 2021). Elle constitue un continuum allant des matières particulaires fraîches aux molécules simples stabilisées par des interactions avec la phase minérale (Pellerin, Bamière, Savini, Rechauchère, et al., 2021; Pellerin, Bamière, Savini, Réchauchère, et al., 2021) → Vocabulaire en conduite de culture suppose d'abord un diagnostic textural : c'est sur les sols sableux et limoneux grossiers, où la réserve utile est intrinsèquement faible, que chaque point de carbone organique rapporte le plus en capacité de rétention — les gains relatifs y sont plusieurs fois supérieurs à ceux des sols argileux, déjà pourvus en porosité fine (§6.1) (Hudson, 1994 ; Rawls et al., 2003). Le pilotage opérationnel commence donc par hiérarchiser les parcelles cibles : priorité aux horizons de surface (les 20 premiers centimètres concentrent l'effet, §6.3) et aux textures pauvres, là où quelques grammes d'eau retenue par gramme de matière organique dense se traduisent en jours de réserve supplémentaire entre deux pluies ou deux irrigations.

Les leviers d'action relèvent de trois registres complémentaires. Premier registre, les amendements exogènes (composts mûrs, fumiers compostés, produits de méthanisation stabilisée) : leur effet hydraulique direct, documenté sur matrices minérales pauvres (§5), est maximal lorsque la matière est suffisamment évoluée — la MO dense et la fraction MAOM retiennent plus d'eau par unité de masse que la POM grossière (§6.2) — et lorsque l'incorporation est localisée dans l'horizon travaillé plutôt qu'enfouie. Deuxième registre, les couverts végétaux et la restitution systématique des résidus : ils entretiennent un flux continu d'entrées qui compense la minéralisation, laquelle érode sinon les propriétés hydriques acquises (§6.4). Troisième registre, la protection physique du stock : réduction du travail du sol et maintien d'une couverture limitent la dégradation des agrégats et la perte de porosité structurale, premiers supports de la rétention aux faibles potentiels (Dexter et al., 2008 ; Chenu et al., 2009). La combinaison de ces leviers relève d'une stratégie pluriannuelle : les gains mesurables sur la réserve utile s'installent en années, non en campagnes.

Le pilotage exige enfin des attentes calibrées et un suivi chiffré. La réserve hydrique et le puits de carbone sont deux services à décorréler (§4) : un amendement peut être justifié hydrauliquement sans promesse de séquestration durable, et réciproquement. L'estimation préalable peut s'appuyer sur les fonctions de pédotransfert intégrant le carbone organique (Rawls et al., 2003), complétée par des mesures de terrain — capacité au campo, humidités à H_F et point de flétrissement — plutôt que sur des règles génériques : l'effet marginal de la MO décroît avec la richesse initiale du sol et varie avec la nature de l'amendement (Castellini et al., 2024). En conduite irriguée, le gain de réserve se monétise en économies d'eau et en sécurisation des rendements en année sèche ; en pluvial, il décale la date de stress et lisse la variabilité interannuelle. Dans les deux cas, la matière organique n'est pas une « éponge » magique mais un investissement pluriannuel de structure : rentable là où la texture est limitante, redondant là où l'argile fait déjà le travail, et toujours conditionné à la pérennité des apports.