Du sol à la clinique : preuves du continuum environnemental de l'antibiorésistance (One Health)
En 2015, une équipe chinoise décrit un gène de résistanceOutil d'adaptation adéquat codé dans l'ADN permettant aux bactéries de répondre à un environnement changeant (Andremont, 2016). Ce sont des gènes spécifiques qui confèrent la propriété de se protéger contre l'action de substances toxiques produites par d'autres micro-organismes ou présentes dans le milieu (Gay, 2019). → Vocabulaire à la colistine — antibiotique de dernier recours — porté par un plasmide, chez des bactéries d'origine porcine puis humaine : mcr-1 (Liu et al., 2016). En quelques mois, le même gène est retrouvé sur tous les continents, dans des élevages, des aliments, des sols, des patients. L'épisode a servi de démonstration publique d'une réalité que les microbiologistes environnementaux documentaient depuis des années : les gènes de résistance circulent entre le sol, l'animal, l'aliment et la clinique — les frontières sanitaires que nous dessinons ne sont pas des frontières microbiennes.
Le choc mcr-1 n'était pas la découverte d'un phénomène nouveau, mais la brutalité avec laquelle un circuit de transmission est passé de l'hypothèse au fait établi, sous les feux médiatiques et la pression réglementaire. Dans l'année de la publication, la Chine retirait la colistine des usages zootechniques de production, et l'Europe suivait : la preuve génomique avait suffi à enclencher une réponse politique. C'est la force, et la leçon, des études de continuum : elles ne documentent pas une menace abstraite, elles cartographient des trajets réels dont les gènes sont les témoins moléculaires.
Cette fiche rassemble les preuves du continuum : ce qui est établi (les origines environnementales documentées de gènes cliniques majeurs, les identités génétiques parfaites entre résistomes du sol et pathogènes), ce qui reste de l'ordre de l'hypothèse quantitative (la contribution exacte du sol au fardeau clinique), et le cadre conceptuel qui organise aujourd'hui la réponse : One Health — une seule santé, humaine, animale et environnementale. Elle ferme le triptyque ouvert par l'analyse des mécanismes du transfert horizontal puis celle des pressions de co-sélection, pour montrer que les connexions moléculaires finissent toujours par aboutir à une question de santé publique.
Résumé
Le continuum sol-clinique de l'antibiorésistanceCapacité des micro-organismes à survivre à des agents inhibiteurs. Dans le sol, cette propriété est étroitement liée aux transferts horizontaux de matériel génétique (comme les transposases) entre taxons, un mécanisme favorisé lorsque les organismes partagent le même habitat écologique (Hooper et al., 2009; O’Boschett, 2008) → Vocabulaire est prouvé dans son principe. Le résistome du sol est ancien et immense — les archives paléomicrobiologiques (pergélisol, grottes isolées, Pawłowski et al., 2016) et les études de coévolution (Laskaris et al., 2010) montrent que les gènes de résistance précèdent l'ère antibiotique de plusieurs millions d'années. Des gènes identiques à 100 % entre bactéries du sol et pathogènes attestent des transferts horizontaux récents (Forsberg et al., 2012), et les analyses globales confirment que le recouvrement entre résistomes environnementaux et cliniques est structurel, pas accidentel (Zhao et al., 2024 ; Zhao et al., 2025).
Les origines environnementales sont identifiées pour des gènes majeurs : CTX-M chez Kluyvera (Humeniuk et al., 2002), qnr chez Vibrionaceae et Shewanella (Poirel et al., 2005), mcr-1 dans le continuum élevage-environnement (Liu et al., 2016). Les voies de transmission (alimentaire, hydrique, contact) sont documentées, mais la contribution quantitative du réservoir environnemental au fardeau clinique reste à borner — honnêteté épistémique obligatoire (Nesme & Simonet, 2014). Les trois inconnues critiques — fraction attribuable, débits relatifs, réversibilité — structurent l'agenda de recherche pour la décennie à venir.
La réponse institutionnelle est le cadre One Health (OMS-WOAH-FAO-PNUE) : surveillance intégrée, réduction des usages critiques, prise en compte explicite du compartiment environnemental. L'agroécologie est l'approche qui agit sur les trois compartiments à la fois — moins de pression de sélection, plus de diversité microbienne antagoniste, flux maîtrisés en amont. Elle ne remplace pas la surveillance, elle la complète par la prévention systémique, seule stratégie capable d'agir sur le continuum sans avoir à le segmenter.
Le réservoir : le sol comme inventaire originel
Le résistome du sol n'est pas un sous-produit de la médecine moderne : il est antérieur aux antibiotiquesSubstances chimiques utilisées pour inhiber la croissance ou détruire les micro-organismes. En agriculture, leur présence dans les sols (via les déjections animales) peut perturber le fonctionnement biologique, affecter la croissance des plantes et favoriser l'émergence de gènes de résistance (Role of Bacteriophages in the Implementation of a Sustainable Dairy Chain, 2019; Zhao et al., 2023). Leur persistance dépend de processus d'adsorption et de dégradation biotique ou abiotique (Goulas, 2016b, 2016a) → Vocabulaire et plus vaste que tout ce que la clinique connaît. C'est dans cet inventaire que les gènes cliniques ont été, et continuent d'être, recrutés. Comprendre la profondeur temporelle et la diversité fonctionnelle de ce réservoir, c'est se donner les moyens de lire le continuum depuis son origine plutôt que depuis son terminus clinique.
Un résistome ancien et immense
Les sols abritent des gènes de résistanceCapacité d'un système écologique ou biologique à maintenir son état d'équilibre et ses fonctions structurelles face à une perturbation extérieure (sécheresse, incendie, forçage externe) (Baudrot, 2016; Flores et al., 2014). Elle est inversement corrélée à l'amplitude des changements observés après la perturbation et se distingue de la résilience, qui mesure la vitesse de retour à l'équilibre (Bernard, 2017; Goudard, 2007) → Vocabulaire depuis des millénaires : des échantillons de pergélisol vieux de 30 000 ans portent déjà des gènes de résistance aux bêta-lactamines et aux glycopeptides, et une bactérie de grotte isolée depuis des millions d'années exhibe un résistome intrinsèque diversifié (Pawłowski et al., 2016). Ces fenêtres paléomicrobiologiques racontent la même histoire : la résistance n'est pas née avec Fleming, elle est constitutive de la vie microbienne.
La logique est écologique avant d'être médicale. Le sol est un champ de bataille chimique où les producteurs d'antibiotiques naturels — actinomycètes du genre Streptomyces, bacilles, champignons — co-évoluent avec leurs cibles depuis des centaines de millions d'années. Là où il y a des armes, il y a des armures : production d'antibiotiques et mécanismes de résistance sont apparus en tandem, dans des cycles de course aux armements qui ont généré une diversité fonctionnelle bien supérieure à celle observée en clinique (Laskaris et al., 2010). Le résistome des sols n'est pas un dépotoir de gènes : c'est une bibliothèque évolutive dans laquelle la sélection anthropique récente ne fait que piocher (Nesme & Simonet, 2014).
L'ordre de grandeur est à lui seul un argument. Les sols contiennent des centaines de milliers de variants d'ARG — gènes de résistance aux antibiotiques — dont la majorité n'a jamais été documentée en contexte clinique. Le résistome clinique, lui, compte quelques milliers de variants. Le rapport est de l'ordre de cent pour un — un ordre de grandeur issu des recensements de la littérature (Nesme & Simonet, 2014) : le réservoir environnemental est mécaniquement capable de fournir des gènes de résistance à toutes les familles d'antibiotiques connues. La question n'est donc pas si le sol peut fournir des gènes de résistance, mais quand et par quels itinéraires ces gènes sont recrutés.
La preuve par l'identité parfaite
Le papier charnière du continuum est Forsberg et al. (2012) : en cultivant des bactéries du sol multi-résistantes et en comparant leurs gènes de résistanceCapacité d'un système écologique ou biologique à maintenir son état d'équilibre et ses fonctions structurelles face à une perturbation extérieure (sécheresse, incendie, forçage externe) (Baudrot, 2016; Flores et al., 2014). Elle est inversement corrélée à l'amplitude des changements observés après la perturbation et se distingue de la résilience, qui mesure la vitesse de retour à l'équilibre (Bernard, 2017; Goudard, 2007) → Vocabulaire à ceux de pathogènes cliniques, les auteurs ont trouvé des séquences 100 % identiques — nucléotide pour nucléotide — pour sept gènes couvrant cinq classes d'antibiotiques. Une identité parfaite ne s'explique pas par convergence évolutive : elle atteste un transfert horizontal récent entre environnement et clinique.
L'importance méthodologique du travail de Forsberg mérite d'être soulignée. Avant 2012, le débat tournait autour d'arguments indirects — similarités de séquence, distribution phylogénétique, analogies fonctionnelles — qui laissaient toujours une porte ouverte au scepticisme. L'identité nucléotidique parfaite a verrouillé l'argument : quand deux bactéries phylogénétiquement éloignées possèdent le même gène à la base près, l'ancêtre commun n'est pas l'espèce, c'est l'événement de transfert.
Ce résultat a converti la communauté : le débat n'est plus « le sol est-il connecté à la clinique ? » mais « par quelles voies, à quel débit ? ». Les analyses globales confirment que les profils de résistome du sol et de l'intestin humain partagent des déterminants communs (Zhao et al., 2024), structurés notamment par le pH et les pratiques agricoles (Liu et al., 2022). Une méta-analyse récente portant sur plus de 5 000 échantillons de sols agricoles mondiaux confirme que les ARG les plus abondants dans les sols sont aussi ceux détectés dans les microbiotes intestinaux humains (Zhao et al., 2025). Le continuum n'est plus une hypothèse de travail : c'est un fait d'observation, avec un atlas en construction.
Les cas d'école : trois gènes cliniques venus de l'environnement
L'origine environnementale n'est pas une conjecture générale : pour plusieurs gènes cliniques majeurs, l'espèce ou le biotope d'origine est identifié, parfois avec une précision qui permet de remonter le trajet évolutif complet — de la fonction chromosomique originelle à la dissémination plasmidique mondiale. Trois cas d'école balisent le continuum, chacun illustrant une famille d'antibiotiquesSubstances chimiques utilisées pour inhiber la croissance ou détruire les micro-organismes. En agriculture, leur présence dans les sols (via les déjections animales) peut perturber le fonctionnement biologique, affecter la croissance des plantes et favoriser l'émergence de gènes de résistance (Role of Bacteriophages in the Implementation of a Sustainable Dairy Chain, 2019; Zhao et al., 2023). Leur persistance dépend de processus d'adsorption et de dégradation biotique ou abiotique (Goulas, 2016b, 2016a) → Vocabulaire et une trajectoire de recrutement différente.
CTX-M : la bêta-lactamase du sol
Les bêta-lactamases à spectre étendu de type CTX-M — aujourd'hui la cause dominante mondiale de résistanceCapacité d'un système écologique ou biologique à maintenir son état d'équilibre et ses fonctions structurelles face à une perturbation extérieure (sécheresse, incendie, forçage externe) (Baudrot, 2016; Flores et al., 2014). Elle est inversement corrélée à l'amplitude des changements observés après la perturbation et se distingue de la résilience, qui mesure la vitesse de retour à l'équilibre (Bernard, 2017; Goudard, 2007) → Vocabulaire aux céphalosporines de 3e génération chez E. coli — trouvent leurs progéniteurs chez Kluyvera, un genre bactérien environnemental des sols et des eaux. Les enzymes chromosomiques de Kluyvera ascorbata et K. georgiana sont les ancêtres quasi certains des groupes CTX-M-1 et CTX-M-8/9 (Humeniuk et al., 2002) : des gènes chromosomiques inoffensifs, capturés par des éléments mobiles (ISEcp1), ont basculé sur plasmides et conquis les hôpitaux en deux décennies.
L'épidémiologie du succès CTX-M est instructive. Les β-lactamases de Kluyvera, sur leur chromosome d'origine, confèrent probablement un avantage écologique dans des environnements où la compétition chimique est intense — le sol, les sédiments, les eaux douces. Elles hydrolysent les β-lactamines naturelles produites par les communautés microbiennes. Leur capture par des éléments génétiques mobiles a transformé un gène d'adaptation locale en un gène de résistance globale. Le scénario est archétypal : un gène environnemental sans histoire clinique devient, par capture mobile et sélection hospitalière, un problème de santé majeur. La flèche causale pointe du sol vers la clinique, et non l'inverse.
qnr : la résistance quinolone venue de l'eau
Les gènes qnr — protection des topoisomérases contre les fluoroquinolones — ont pour réservoirs d'origine des bactéries aquatiques : les Vibrionaceae pour qnrA (Poirel et al., 2005), ShewanellaGenre de bactéries à Gram négatif ubiquistes, reconnues pour leur capacité exceptionnelle à réaliser une respiration anaérobie utilisant des métaux insolubles (fer, manganèse) comme accepteurs terminaux d'électrons (Moscoviz et al., 2020). Ce transfert d'électrons extracellulaire s'effectue via un réseau complexe de cytochromes de type c traversant la membrane externe, faisant de ces organismes des acteurs clés de la biominéralisation et de la bioremédiation des sols pollués (Moscoviz et al., 2020; Usman et al., 2021) → Vocabulaire algae pour qnrB. Ces organismes portent qnr sur leur chromosome, probablement pour des fonctions physiologiques propres qui ne sont pas encore totalement élucidées ; le passage sur plasmides conjugatifs a fait le reste.
La leçon biogéographique est nette et élargit la notion de continuum au-delà du seul compartiment sol. Ce n'est pas seulement le sol qui alimente la clinique en gènes de résistance, c'est le continuum eau-sol-sédiment tout entier — les interfaces où vivent Vibrionaceae, Aeromonas, Shewanella sont des zones de recrutement. Ces milieux ont en commun une forte densité microbienne, une connectivité hydrologique avec les activités humaines (irrigation, rejets, aquaculture), et des communautés bactériennes adaptées à l'échange génétique. Le cas qnr rappelle que la cartographie du continuum doit inclure tous les compartiments environnementaux, et que les barrières entre « terrestre » et « aquatique » sont, pour les gènes, transparentes.
mcr-1 : la colistine, de l'élevage au monde
Le gène mcr-1 (phosphoéthanolamine transférase modifiant le lipide A) est apparu sur un plasmide chez des isolats porcins chinois, dans un contexte d'usage massif de colistineAntibiotique polypeptidique de dernier recours (polymyxine E), ciblant le lipopolysaccharide des membranes externes des bactéries à Gram négatif. L'émergence du gène de résistance plasmidique mcr-1, transférable horizontalement, a été documentée dans les sols amendés par des effluents d'élevage intensif, illustrant la circulation environnementale de la résistance aux antimicrobiens. → Vocabulaire en élevage (Liu et al., 2016). Sa dissémination mondiale fulgurante — le gène a été rétrospectivement retrouvé dans des collections d'isolats antérieurs à 2015, confirmant une circulation silencieuse bien avant sa description — a démontré la vitesse du circuit élevage → environnement → clinique lorsque la pression de sélection et la mobilité plasmidique sont réunies.
Cette découverte a eu un impact réglementaire direct : la Chine a retiré la colistine des usages zootechniques de production, suivie par l'Europe et plusieurs pays asiatiques. C'est un cas rare où la preuve génomique a suffi à enclencher une réponse politique dans l'année de la publication. Les gènes mcr ont depuis été retrouvés en environnement (sols, eaux usées, faunes sauvages), et leur réservoir chromosomique originel est recherché chez des bactéries environnementales productrices naturelles de polymyxines. La boucle est bouclée : un antibiotique découvert dans le sol (les polymyxines, chez Paenibacillus), utilisé massivement en élevage, voit le gène de résistance correspondant émerger, traverser les compartiments, et menacer l'efficacité du médicament en clinique humaine. mcr-1 est le cas le plus récent et le plus médiatisé ; il ne sera pas le dernier.
Les voies de transmission : cartographier le débit
Si l'origine environnementale des gènes est prouvée dans son principe, la quantification des flux réels entre le sol et l'humain reste le maillon le plus difficile à établir. La preuve d'existence d'un pont n'est pas la mesure du trafic qui l'emprunte. Plusieurs routes sont documentées, avec des preuves inégales, et la construction d'un bilan quantitatif est l'un des fronts de recherche les plus actifs.
La chaîne alimentaire : fumier, sol, plante, assiette
La route la mieux documentée part de l'élevage : fumier chargé d'ARG et de porteurs → épandage → survie au sol → transfert vers la plante (endorhiza, surface foliaire) → aliment cru ou peu transformé → exposition digestive humaine. Chaque maillon de cette chaîne a été documenté individuellement, et les travaux récents commencent à assembler le puzzle en conditions réelles.
Les légumes consommés crus portent des bactéries telluriques viables et des ARG détectables ; les analyses globales montrent que les profils de résistomeEnsemble des gènes de résistance aux antibiotiques (ARG) d'une communauté microbienne, y compris les gènes cryptiques non encore exprimés. Le sol agricole est un réservoir majeur du résistome en raison de l'usage d'antibiotiques vétérinaires et de la présence naturelle de bactéries productrices d'antibiotiques (Actinobacteria). → Vocabulaire du sol agricole influencent directement ceux des produits qui y poussent (Zhao et al., 2025). La voie eau suit la même logique : ruissellement des parcelles fumées, irrigation à l'eau de surface, nappes phréatiques — chaque interface hydrologique est une opportunité de transfert. À chaque étape, le transfert du gène n'exige pas la survie du porteur initial — il suffit que l'ADN extracellulaire et les vecteurs mobiles (plasmides, transposons, phages) franchissent le relais suivant. L'argument écologique rejoint l'argument génomique : dans un sol vivant et connecté, les gènes voyagent plus loin et plus vite que les bactéries qui les portent.
L'épidémiologie génomique : tracer par la séquence
Le séquençage haut débit a changé l'échelle de preuve : la comparaison de génomes complets (WGS) permet de rattacher un isolat clinique à son réservoir environnemental par la phylogénie, de suivre un plasmide à travers les biotopes, et de dater les événements de capture. C'est cette approche qui a établi l'origine Kluyvera des CTX-M et qui documente aujourd'hui la circulation des plasmidesMolécules d'ADN extra-chromosomique circulaires capables de réplication autonome, présentes chez de nombreuses bactéries du sol (Ren et al., 2019; Yang et al., 2024). Ils portent souvent des gènes codant pour des fonctions adaptatives spécifiques, telles que la résistance aux antibiotiques, aux métaux lourds ou la dégradation de composés complexes, et sont les principaux vecteurs du transfert horizontal de gènes entre taxons (Hugerth & Andersson, 2017; Yang et al., 2024) → Vocabulaire mcr entre élevages, aliments et patients.
La puissance de la génomique épidémiologique réside dans sa capacité à transformer un constat de similarité en une narration évolutive datée : elle ne dit pas seulement que deux gènes se ressemblent, mais quand et par quelle route ils ont divergé. Sa limite est symétrique : la génomique prouve les événements de transfert mais ne mesure pas leur fréquence en conditions réelles — on sait que le pont existe et qu'il est emprunté, on ne sait pas encore combien de trafic il porte.
La métaphore routière est utile : l'épidémiologie génomique identifie les véhicules et les accidents, mais pas le débit moyen. Or, pour la décision de santé publique, le débit importe autant que l'accident. La revue critique de Nesme & Simonet (2014) reste la référence de cette honnêteté épistémique : prouver le continuum n'est pas quantifier sa contribution au fardeau infectieux.
Ce qui reste hypothèse : la contribution quantitative
Trois questions restent ouvertes et doivent être dites comme telles — la frontière entre ce qui est prouvé et ce qui est plausible est ici particulièrement importante, car c'est sur cette frontière que se joue le dimensionnement des réponses politiques.
Quelle fraction des infections à bactéries résistantes est attribuable au réservoir environnemental, directement ou via l'élevage ? — inconnue, probablement variable selon les gènes et les régions. La fraction attribuable dépend de la connectivité hydrologique, de l'intensité des épandages, de la taille des cheptels, et de l'accès à l'eau potable : elle est contextuelle par essence.
Quels sont les débits relatifs des voies alimentaire, hydrique, de contact direct ? — mal comparés. Les études qui tentent de les hiérarchiser se heurtent à la difficulté de standardiser les mesures de flux à travers des compartiments aussi différents.
Et surtout : quelle est la réversibilité ? — si la pression de sélection cesse demain, en combien d'années un résistomeEnsemble des gènes de résistance aux antibiotiques (ARG) d'une communauté microbienne, y compris les gènes cryptiques non encore exprimés. Le sol agricole est un réservoir majeur du résistome en raison de l'usage d'antibiotiques vétérinaires et de la présence naturelle de bactéries productrices d'antibiotiques (Actinobacteria). → Vocabulaire de sol décroît-il ? Les données de long terme manquent cruellement. Quelques chronoséquences post-épandage font état de demi-vies pluriannuelles pour certains ARG (ordre de grandeur, à confirmer), mais la généralisation est impossible. Le cadre prudent consiste donc à traiter le réservoir environnemental comme un risque avéré mais mal chiffré : ni négligeable (les cas d'école sont des faits documentés), ni unique responsable (la clinique et l'élevage restent les amplificateurs dominants de la sélection).
One Health : le cadre de la réponse
Face à un problème qui ne connaît ni frontières biologiques ni juridictions sanitaires, la réponse institutionnelle s'est elle-même organisée sans frontières. Le cadre One Health est aujourd'hui la grammaire commune dans laquelle s'écrivent les politiques de surveillance et de réduction de l'antibiorésistance. Mais son application au compartiment environnementalChacun des grands domaines de l'environnement terrestre — atmosphère, hydrosphère, lithosphère, pédosphère, biosphère — considérés comme des réservoirs entre lesquels s'effectuent les flux de matière et d'énergie à l'échelle globale. Ces compartiments sont interconnectés par les cycles biogéochimiques (carbone, azote, phosphore, eau) et constituent le cadre conceptuel de la science du système Terre. Le compartiment pédologique, interface entre lithosphère et biosphère, y joue un rôle central de régulation des cycles et de support de la productivité primaire. Cette notion est opératoire en écologie globale, en sciences du climat et en modélisation intégrée. → Vocabulaire reste le parent pauvre de l'édifice.
Une seule santé : le triptyque OMS-OIE-FAO
One Health — une seule santé — est le cadre de coopération entre santé humaine, santé animale et environnement, porté depuis les années 2010 par l'OMS, l'Organisation mondiale de la santé animale (ex-OIE, WOAH) et la FAO, rejoints par le PNUE en 2022 dans une alliance quadripartite qui reconnaît explicitement le compartiment environnementalChacun des grands domaines de l'environnement terrestre — atmosphère, hydrosphère, lithosphère, pédosphère, biosphère — considérés comme des réservoirs entre lesquels s'effectuent les flux de matière et d'énergie à l'échelle globale. Ces compartiments sont interconnectés par les cycles biogéochimiques (carbone, azote, phosphore, eau) et constituent le cadre conceptuel de la science du système Terre. Le compartiment pédologique, interface entre lithosphère et biosphère, y joue un rôle central de régulation des cycles et de support de la productivité primaire. Cette notion est opératoire en écologie globale, en sciences du climat et en modélisation intégrée. → Vocabulaire comme pilier à part entière.
Sur l'antibiorésistance, ce cadre a produit le plan d'action mondial (2015) puis les plans nationaux : surveillance intégrée (les réseaux type EARS-Net côté humain, Résapath côté animal en France), réduction des usages critiques (colistine, fluoroquinolones en élevage), et prise en compte explicite du compartiment environnemental — les rejets hospitaliers, les effluents d'élevage, les boues d'épuration. L'entrée du PNUE dans l'alliance en 2022 marque un tournant : pour la première fois, l'environnement n'est plus le « troisième pilier implicite » du tryptique, mais un acteur institutionnel avec un mandat de surveillance.
La mise en œuvre concrète de ce cadre reste toutefois inégale. Si la surveillance intégrée humain-animal est fonctionnelle dans les pays à haut revenu, le compartiment environnemental — sols, eaux, sédiments — est très rarement inclus dans les programmes nationaux de surveillance de l'antibiorésistance. C'est un angle mort que les données de continuum rendent de moins en moins défendable. Le quorum quenching illustre comment ce cadre inspire aussi des stratégies thérapeutiques alternatives : désarmer la virulence plutôt que tuer, pour ne pas nourrir la sélection.
L'agroécologie comme prévention du continuum
Dans ce paysage, l'agroécologie tient une position singulière : elle est la seule approche qui agit simultanément sur les trois compartiments — humain, animal, environnemental — sans avoir besoin de les cloisonner.
En réduisant les intrants antibiotiquesSubstances chimiques utilisées pour inhiber la croissance ou détruire les micro-organismes. En agriculture, leur présence dans les sols (via les déjections animales) peut perturber le fonctionnement biologique, affecter la croissance des plantes et favoriser l'émergence de gènes de résistance (Role of Bacteriophages in the Implementation of a Sustainable Dairy Chain, 2019; Zhao et al., 2023). Leur persistance dépend de processus d'adsorption et de dégradation biotique ou abiotique (Goulas, 2016b, 2016a) → Vocabulaire et métalliques, elle abaisse la pression de sélection à la source même du continuum. Le lien entre usage d'antibiotiques en élevage et enrichissement du résistome des sols agricoles est aujourd'hui bien documenté par de nombreuses études : moins d'intrants, c'est mécaniquement moins de sélection.
En entretenant la diversité microbienne du sol, elle renforce l'exclusion compétitive contre les porteurs exogènes. Un sol écologiquement saturé oppose une barrière de niche aux bactéries allochtones, fussent-elles résistantes : c'est le principe de résistance par saturation, qui opère sans mobiliser d'antibiotiques.
En court-circuitant les flux (compostage thermophile, gestion des effluents), elle réduit le débit de gènes entre élevage et environnement. Le compostage correctement mené peut abattre la charge en ARG et en bactéries porteuses de plusieurs ordres de grandeur avant l'épandage — il transforme un effluent à risque en un amendement à moindre risque.
Aucun de ces leviers n'est spectaculaire individuellement ; leur cohérence systémique est la prévention. One Health appliqué au champ, c'est cela : un sol qui n'amplifie pas ce qu'il reçoit, parce qu'il est vivant, divers, et que les flux sont maîtrisés en amont. L'agroécologie n'est pas une alternative au cadre One Health — elle en est l'application la plus intégrée au compartiment sol.